À chacun son cycle

Nos vies contiennent beaucoup d’éléments circulaires. Un cycliste blogueur, un cuisinier, une thérapeute en médecine chinoise, une artiste et une garde forestière, nous racontent ceux qui rythment leur quotidien. Par Isabel Jan-Hess

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Nos vies contiennent beaucoup d’éléments circulaires. Un cycliste blogueur, un cuisinier, une thérapeute en médecine chinoise, une artiste et une garde forestière, nous racontent ceux qui rythment leur quotidien.

TEXTE | Isabel Jan-Hess
IMAGES | Hervé Annen

«Je vois la vie de manière linéaire»

Jérôme Bailly, Cycliste et consultant en marketing Lausanne

Double et en mouvement, telle est la représentation primordiale du cycle pour Jérôme Bailly: cycliste depuis toujours, ce consultant en digital marketing et e-commerce a fait de sa passion pour le deux-roues le moteur de son quotidien.

«Je me déplace toute l’année à vélo, professionnellement, sportivement ou dans ma vie privée.à tel point que, lorsque je me retrouve à pied, j’en suis presque déstabilisé, plaisante ce père de famille, amenant tous les jours sa fille à l’école en petite reine. Le verglas et les voitures représentent mes seuls ennemis. Plus le temps passe, moins je comprends qu’on puisse encore prendre sa voiture pour se déplacer en ville.»

Même Lausanne et ses rues vallonnées n’ont pas découragé cet inconditionnel, qui partage conseils et témoignages sur son blog Social Cycling depuis des années. D’un art à un savoir-vivre, le vélo y est décrypté dans tous ses aspects. «On peut observer des phénomènes cycliques dans la pratique de ce sport, précise celui qui participe à des courses populaires chaque année. La préparation, la compétition, le repos…»

En revanche, pour ce Français d’origine, formé à Sophia Antipolis, la Silicon Valley française, la vie n’a rien de cyclique. «On agit de manière répétitive, mais chaque jour est différent. On ne recommence jamais une année de la même manière. Je vois la vie de manière linéaire, avec un début et une finalité.»


«On n’écoute plus les rythmes du corps»

Benjamin Ries, cuisinier, Les Posses (VD)

Les phénomènes cycliques, Benjamin Ries les traverse depuis toujours. «Chaque nouveau départ est le début d’un cycle de notre vie, estime ce Lorrain installé en Suisse depuis plus de dix ans. On évolue quotidiennement dans des sphères périodiques.» Se définissant comme un «créateur d’expériences culinaires», ce cuisinier autodidacte concentre ses enseignements sur la prise de conscience. «A travers la cuisine, je propose aux gens de réfléchir aux cycles de la vie, aux rituels inconscients et aux besoins individuels,» explique cet ancien professionnel des médias, reconverti dans le bio, avant d’ouvrir un cabinet de cuisine dans le Chablais vaudois.

«Je propose des recettes, mais aussi une réflexion sur les cycles des saisons, sur les périodes de production et surtout sur les rythmes de la journée.» Une déconstruction des habitudes inoculées par l’éducation, la religion ou la culture. «On n’écoute plus son corps, ses rythmes, ses demandes. On fait les choses par habitude. On a appris à manger un petit déjeuner copieux pour être en forme, à se brosser les dents trois fois par jour, à s’habiller en hiver, etc. Il n’y a plus cette conscience de son corps. Alors qu’au contraire, introduire des mini-cycles personnels dans son quotidien, c’est se réapproprier sa vie.»

Ce passionné de nature, qui travaille indifféremment en atelier avec des enfants, en entreprise ou dans son laboratoire, cherche toujours à transmettre des techniques et des saveurs en pleine conscience. Depuis quelques années, il privilégie les aliments crus et sans sucre, pour leurs saveurs originelles.


«Notre société ne tient plus assez compte des énergies liées aux calendriers»

Sarah Gotheil, thérapeute en médecine chinoise, Renens

«Les cycles sont indissociables de la médecine chinoise», affirme d’emblée Sarah Gotheil, thérapeute à Renens. «Ils constituent la base de notre travail.» Le cycle circadien, par exemple, compte 12 périodes de deux heures, chacune rattachée à un organe. «L’insomnie entre 1h et 3h du matin peut notamment révéler un dysfonctionnement du foie; une personne présentant des maux de ventre tous les jours vers 11h nous incite à chercher du côté de la rate, détaille celle qui s’est spécialisée en médecine chinoise après des études en sociologie. Je reste d’ailleurs convaincue que derrière le fonctionnement de chaque organe se dessine un sys­tème idéal, transposable à une société.»

Engagée plusieurs années à l’Union internationale pour la conservation de la nature (IUCN), la jeune femme a également travaillé sur les cycles marins. «J’ai réalisé l’impact de l’environnement sur le bien-être et la santé», poursuit-elle, assurant appliquer cette philosophie au quotidien.

Pas seulement en faisant son compost et en roulant à vélo, mais de manière plus large, dans le respect des phénomènes naturels. «Les cycles organisent la vie en adéquation avec les saisons. Dans notre société, on ne tient plus assez compte des énergies liées aux calendriers, tant lunaires que solaires.»


«J’ignore pourquoi je me suis mise à tracer des cercles»

Clelia Bettua, Artiste et professeure à l’ECAL Lausanne

Inlassablement, le travail artistique de Clelia Bettua démarre par des points qui s’agrandissent et se densifient. «Je suis incapable de vous expliquer pourquoi je me suis mise à tracer des cercles, confie cette enseignante de dessin et des couleurs à l’ECAL/ école cantonale d’art de Lausanne. Profondément bouleversée après un deuil, j’ai commencé à créer sur une base circulaire.» Cette quadragénaire a réalisé plusieurs interventions dans l’espace public, dont la girouette monumentale éole. Installé sur le port d’Ouchy depuis 1995, ce demi-cercle ouvert aux vents capte le temps qui passe dans son cycle continu.

Aussi loin que remonte son travail, l’artiste ne s’est jamais éloignée du cercle, qu’elle développe encore davantage aujourd’hui. Les pigments posés sur la toile glissent sous son geste, se chargeant de volume à chaque passage de ses doigts. Telle une danseuse, elle tourne dans un sens, puis dans l’autre, jusqu’à offrir un mouvement optique et une troisième dimension à son dessin. «Toutes les formes partent d’un point qui constitue le départ et le final de tous les traits.» Sur le papier, la toile, le bois ou la pierre, Clelia Bettua répand les pigments rassemblés au gré de ses déplacements dans le monde. «La représentation cyclique se trouve dans les gestes quotidiens, conscients ou inconscients, comme la spatule qu’on tourne dans la casserole ou les petits rituels. Dans ce sens-là, une œuvre d’art est aussi un cycle, entre conception, création, finalisation et exposition.»


«J’aime laisser la nature dessiner mes journées»

America Croisier, Garde forestière, Mont-la-Ville

Lorsqu’on évoque les phénomènes cycliques, la réaction d’America Croisier se fait catégorique «Les premiers cycles de la vie sont les saisons, affirme cette dynamique garde forestière dans le Jura vaudois. Le reste en découle.» Plongée quotidiennement dans une nature sauvage qu’elle connaît par cœur, elle a déjà accompli plus d’une vingtaine de cycles annuels et ne s’en lasse pas. «Dans mon métier, on est tributaire des saisons. Chacune correspond à un travail précis que l’on effectue par cycle également, souligne cette passionnée. La nature correspond à un mouvement perpétuel tournant sur lui-même. Dès lors son entretien relève d’une organisation cyclique.»

Née au Mexique, d’une mère mexicaine et d’un père suisse, America Croisier ne découvrira vraiment la Suisse qu’à l’adolescence. «Je n’étais pas attirée par la voie académique proposée à Mexico, se souvient-elle. Je voulais vivre dans la nature, à un rythme différent de celui imposé par la société d’aujourd’hui.» Plus habituée aux forêts tropicales, la jeune femme entame une formation de bûcheronne dans le Jura vaudois à l’âge de 18 ans. Elle la termine brillamment et s’installe dans la région. «J’aime que la nature dessine mes journées. Au printemps, on entame les travaux en plaine, l’été on reste au sommet, l’automne on prépare l’hiver… Et on recommence.»

Rare femme à effectuer ce travail physique, elle ne troquerait sa place auprès des arbres pour rien au monde. «Nous étions deux femmes gardes forestières en Suisse romande pendant longtemps. Je crois que je suis la seule maintenant.»