Avoir ou ne pas avoir 20 ans

Que l’on soit dans la vingtaine, ou que l’on ait déjà doublé voire triplé ce chiffre, le rapport à la jeunesse révèle un peu de soi. Un politicien, une écrivaine, un pédopsychiatre, une grand-mère et une blogueuse se sont prêtés au jeu des confidences pour Hémisphères. Par Isabel Jan-Hess, Images d’Hervé Annen

«Avoir ou ne pas avoir 20 ans» // www.revuehemispheres.com

Que l’on soit dans la vingtaine, ou que l’on ait déjà doublé voire triplé ce chiffre, le rapport à la jeunesse révèle un peu de soi. Un politicien, une écrivaine, un pédopsychiatre, une grand-mère et une blogueuse se sont prêtés au jeu des confidences pour Hémisphères.

TEXTE | Isabel Jan-Hess
IMAGES | Hervé Annen

«J’avais besoin d’explorer d’autres univers»

Laure Mi Hyun Croset, 44 ans écrivaine genevoise

«Mes 20 ans me semblent très lointains», plaisante d’emblée Laure Mi Hyun Croset. L’auteure genevoise n’en est pas moins critique envers cet âge mythique, façonnant les individus. «J’étais très sage encore à 
20 ans, précise-t-elle. Mais très curieuse.» Sa vingtaine, elle l’a préférée en vie de bohème. Une décennie de découvertes, très éclectiques. «L’opéra, les squats, la musique baroque, la vie underground. Autant de mondes, éloignés de ceux de mes parents, s’ouvraient à moi. Mon père était 
physicien, on vivait dans un milieu populaire, que j’aimais beaucoup. Mais à 
20 ans, j’avais besoin d’explorer d’autres univers.»

C’est à 25 ans aussi que Laure Mi Hyun Croset écrit son autofiction, imagée à l’aide de polaroïds. «Mais j’ai attendu la trentaine pour la publier, confie-t-elle. Après mes études en Lettres, histoire de l’art et civilisation romaine, je suis partie à Paris travailler sur les utopies du XVIIe, avant de revenir à Genève et de me lancer vraiment, à 30 ans, dans l’écriture.» Elle entre en littérature comme on entre au couvent, selon les mots de celle dont la plume maîtrise à la fois le roman, la nouvelle et le récit. «Je vis chichement, sans vraiment savoir de quoi demain sera fait, mais j’aime ça.»

Dans les classes genevoises où elle enseigne parfois, les jeunes lui paraissent plutôt responsables. «J’ai l’impression qu’ils arrivent à 20 ans avec plus de pression que nous. Moins d’insouciance, détaille la Suissesse d’origine coréenne. Je les trouve plus réfléchis. Leur connexion au monde via les réseaux sociaux leur fait prendre conscience de certaines réalités et je trouve que nous avons une génération de jeunes plus sensibles à l’écologie et à l’éthique.»


«Mes 20 ans et ceux de mes petits-enfants ne se ressemblent pas»

Norah Lambelet Krafft, 78 ans Présidente de l’école des grands-parents de Suisse romande

«Même si je reste convaincue que les liens intergénérationnels perdurent, ils s’expriment différemment.» Norah Lambelet raconte ses 20 ans sans amertume. «C’était une époque où les filles étaient peu indépendantes et mariées jeunes. Ma famille avait tout perdu, nous avions fui l’égypte de Nasser et, à notre arrivée à Lausanne, j’ai rapidement occupé des petits jobs pour payer mes études sociales.» Elle fréquente alors différents milieux, s’occupe d’enfants, de bébés et même de prostituées. «J’allais les chercher innocemment avec mes tresses. J’avais 20 ans, on m’en donnait bien moins.»

Ces expériences forgent la vocation sociale de la jeune exilée. D’un parcours de vie entre les états-Unis et la Suisse, elle garde une énergie peu commune. Après avoir élevé ses deux filles, tenu un restaurant à Cambridge, enseigné le français à Philadelphie, elle participe, en 2003, à la création de l’école des grands-parents de Suisse romande à Lausanne. «J’ai deux petits-fils de presque 20 ans. On communique différemment. Ils ont d’autres priorités, mais nous tenons réciproquement à nos liens. Mes filles ont vécu une autre vingtaine. Les temps changent, les rôles aussi.»

Dans son activité, Norah Lambelet est confrontée 
à des grands-parents privés 
de leurs petits-enfants. 
«C’est terrible et souvent, vers 20 ans, ces jeunes recréent ce lien. Tout est alors à construire, si possible sans animosité vis-à-vis des parents qui ont coupé le cordon. Mais la plupart vivent de belles relations par la suite.»


«La vingtaine a perdu de sa légèreté»

Laurent Holzer
, 54 ans
, Pédopsychiatre et maître de recherche 
au CHUV

Les enfants et les adolescents, Laurent Holzer les connaît bien. Pédopsychiatre de renom, il se retrouve aussi régulièrement confronté à des post-ados entrant dans la vingtaine. «La pression sociale est plus forte sur les jeunes d’aujourd’hui. On observe beaucoup de pathologies liées au stress.» Selon lui, l’idéalisme des 20 ans n’a pas beaucoup changé avec les années. Mais il ne prend plus la même forme. Cet âge a perdu de sa légèreté et peut même se révéler anxiogène.

Le cursus professionnel de Laurent Holzer s’est dessiné dès la vingtaine. Mais il constate qu’il n’en est pas de même pour les jeunes d’aujourd’hui.

«Il est beaucoup plus difficile d’être indépendant à 20 ans, alors qu’on vit cette ambivalence par rapport à la famille, explique-t-il. Envie à la fois de la fuir, tout en ayant un profond besoin 
de ses bases culturelles et 
de ses racines. Sans compter que la maturité cérébrale ne se termine pas avant 26, voire même 30 ans. Les assureurs voiture le savent bien, les primes de risque sont plus élevées pour 
cette catégorie d’âge…»

Père de deux enfants de 
21 et 19 ans, Laurent Holzer vit cette différence générationnelle, avec beaucoup d’empathie. «A 20 ans, j’étais musicien, passionné par mes études et sans souci pour l’avenir. Aujourd’hui un jeune démarre rarement sa vie professionnelle avant 30 ans. Il passe de stages 
en cours et en petits boulot avant d’être vraiment autonome.»


«Cette génération vidéo-tuto m’inquiète parfois»

Barbara Demont, 
31 ans
 Blogueuse

Blogueuse romande en 
vue, Barbara Demont, alias Mademoiselle B, partage depuis plus de quatre ans ses coups de cœur et ses passions sur son site, sur Facebook et sur Instagram, où elle compte plus de 
8’500 suiveurs.

«J’ai débuté alors que j’étais moi-même dans la vingtaine. Mais je me sens étrangement éloignée des jeunes qui arrivent à 20 ans aujourd’hui, souligne cette dynamique community manager. Je suis essentiellement suivie par des personnes de plus de 25 ans et je constate une différence.»

Pour cette Lausannoise de cœur, née à Montreux et qui vit à Genève, les occasions d’observer cette génération 2.0 sont fréquentes. «Je travaille à Lausanne et tous les matins, dans le train, je vois des jeunes manquant de respect. J’essaie souvent de me remémorer ma vingtaine, pas si lointaine. Et oui, on testait les limites, mais avec plus de respect.»

Son retour en Suisse, après un voyage linguistique, a marqué ses 20 ans. «Ce fut le début d’un job, la liberté, mais sans rébellion.» Sur son blog, cette épicurienne décline autant des coups de cœur culinaires, que des plans sport, cinéma, mode, des articles ou des conseils. Elle aborde également des aspects plus personnels, comme son mariage sur la blockchain. Un concept virtuel d’officialisation 
de l’union.

A 31 ans, Barbara Demont observe que ses très jeunes suiveuses s’intéressent aux conseils maquillages bon marché, aux fringues tendance, mais sont moins curieuses de la «vraie» vie… «Cette génération vidéo-tuto, très attirée par le côté paillettes et artificiel m’inquiète parfois.»


«L’âge où on prend des directions et 
des engagements»



Alexandre 
Démétriadès
, 27 ans
 Député au Grand Conseil vaudois

Alexandre Démétriadès se trouve au cœur de cette vingtaine tant idéalisée. Une période plutôt propice au jeune socialiste, qui cavale déjà vers les hautes instances politiques. Tout en vivant son époque à fond, colocations et autres sorties étudiantes en prime, il mène de front études européennes et mandats politiques. 
«A 20 ans, on arrive à cela un peu par hasard, confie-t-il. Mais il s’agit 
aussi des années où l’on prend des directions et où l’on s’engage.»

Député au Grand Conseil vaudois depuis l’âge de 22 ans, il était déjà, à 19 ans, le plus jeune élu au parlement nyonnais. «Je ne me suis jamais senti inférieur en politique en raison de mon âge. Au contraire.» Pas de paternalisme exacerbé de ses pairs, ni de méfiance, Alexandre Démétriadès trace sa route sans embûches. «Bien sûr, il y a des 
divergences et des discussions animées. Mais je 
n’ai jamais eu le sentiment d’être méprisé parce que j’étais plus jeune.» De cette précocité, vue parfois comme une faiblesse, le jeune homme a fait une force. «A 20 ans, on est 
plus flexible, on apprend vite les codes. Nous sommes issus d’une génération 2.0 qui nous ouvre des portes.» Bercé par la musique classique, il a grandi dans un milieu artistique multiculturel. «Mon enfance était imprégnée du monde associatif de mes parents. 
La culture gréco-suisse 
a façonné le vingtenaire 
que je suis.»