Faire tomber le masque des micro-messies

Ted-talkers, Youtubers, Instagrammers ou gourous modernes s’affichent comme les emblèmes de la foi 4.0. La metteuse en scène Marion Duval analyse ces figures «micro-messianiques» pour les transposer sur scène. Par Jade Albasini

Ted-talkers, Youtubers, Instagrammers ou gourous modernes s’affichent comme les emblèmes de la foi 4.0. La metteuse en scène Marion Duval analyse ces figures «micro-messianiques» pour les transposer sur scène.

TEXTE | Jade Albasini

Plus de 46 millions de vues pour la conférence TED «Est-ce que l’école tue la créativité?» de l’orateur Ken Robinson. Onze millions de suiveurs sur le compte YouTube du jeune humoriste Cyprien. Pas moins de 124 millions d’adeptes vouent un culte à la chanteuse Selena Gomez sur Instagram. Propulsés par les plateformes web, ces «messies» contemporains ne représentent que la pointe de l’iceberg des nouvelles formes de croyances qui foisonnent dans une société en perte de repères religio-culturels.

Un phénomène que les médias décorti­quent, mais ils ne sont pas les seuls. Avec «Performance vérité», la metteuse en scène Marion Duval mène une étude de longue haleine au sein de La Manufacture – Haute école des arts de la scène à Lausanne afin d’extraire les secrets de ces «figures micro-messianiques». Un néologisme inventé par la jeune femme, qui s’est associée pour cette recherche à Luca Depietri, diplômé en philosophie et sciences des religions, Cécile Druet, comédienne-ethnologue, Diane Blondeau, artiste plasticienne sonore et Oscar Gomez-Mata, intervenant à La Manufacture.

Un contexte qui divinise la performance

Aidée d’une bibliographie dense – des penseurs Baudrillard et Zizek en passant par des documentaires d’activistes comme Banksy ou The Yes Men – l’équipe vient d’entamer la première phase d’observation de ces «personae». Cette étape a eu lieu à Notre-Dame-des-Landes en France, dans un squat de 300 personnes au cœur d’un aéroport en construction. «Quel terrain fertile! Féministes, animalistes, véganistes, anarchistes, pour n’en citer que quelques-uns. Ils vivent côte à côte dans leurs croyances respectives. De nos jours, tout est synonyme de foi, même les pensées les plus aliénées», affirme Marion Duval. Le but? Analyser la scénographie, la gestualité, le jargon, l’utilisation de références et la légitimité de ces multiples influenceurs. «Il existe une esthétique propice à la création d’une communauté dévouée. Il y a des rituels à faire comme au théâtre afin de plonger le spectateur dans son propre univers», commente Luca Depietri.

© Captures YouTube
De gauche à droite: Jamie Oliver, McFly & Carlito, Pierre Croce, Bryan Kramer, Le grand JD, Nicolette Mason, Sita Abellàn, Dancing Matt, Casey Neistat, Michele Knight, Sita Abellan, Manon Valentino, David Icke, Jérôme Jarre, Nick Vujicic, Teal Swan, Tony Robbins, Braco the Gazer, Raphaël, Spezzotto-Simacourbe, Imomsohard, Dana Falsetti, Cyprien Iov, Isaline Ackermann, Ina Mihalache, Lisa Gachet, Pewdiepie, Jenna Marble, Kristina Bazan, Rob Breszny, Selena Gomez, Chris Burkard, Miranda Makaroff, Squeezie, Dear Caroline, Esther Perel, Niga Higa, Jim Chapman. © Captures YouTube, De la professeure de yoga à l’humoriste, en passant par le motivateur, les stars du net représentent les nouvelles figures mes­sianiques. Florilège.

Devenir un micro-messie

À partir des données récoltées, la question de l’appropriation des qualités de ces Jésus des temps modernes surgit. «Peut-on apprendre à être un de ces visages ou est-ce inné?» lâchent les chercheurs en chœur. Mais surtout le procédé est-il transposable dans un autre cadre, comme celui d’un théâtre? «L’authenticité reste l’élément le plus important, car on est vite démasqué. On peut simuler, mais s’il n’y a pas de flamme, cela ne fonctionnera pas», rappelle Marion Duval en prenant l’exemple de Steve Jobs, et de son aura, qui a convaincu plus d’1 milliard d’êtres humains de glisser un iPhone dans leur poche. «Le marché des croyances et de ses fétiches continue de se développer parce qu’il nous aide à gérer au quotidien la réalité et la souffrance», explique Luca Depietri. Les potentielles découvertes de cette recherche artistico-philosophique seront présentées en octobre 2018 aux étudiants de La Manufacture, puis retranscrites en création au centre d’art contemporain Arsenic à Lausanne. Elles lèveront (peut-être) le voile sur les secrets des gourous contemporains. «Imaginez, si on arrive à trouver les clefs du succès d’un micro-messie, on pourrait fonder une nouvelle religion», dit, amusée, Marion Duval en soulignant le pouvoir de la foi.