La science, influencée par des croyances?

L’opposition entre sciences et croyances se réfère à un débat philosophique ancien. La science peut-elle être considérée comme une croyance? Les scientifiques sont-ils partiaux? Le point avec des spécialistes. Par Geneviève Ruiz

«La science, influencée par des croyances?» // www.revuehemispheres.com
Un bel exemple de Zeitgeist: la découverte quasi simul­­­ta­née de la transcriptase inverse – une enzyme utilisée par les rétro­‑virus pour transcrire l’information génétique des virus – par les biologistes David Baltimore et Howard Temin en 1970. Ils se sont ainsi partagé le prix Nobel de physiologie ou médecine en 1975.

L’opposition entre sciences et croyances se réfère à un débat philosophique ancien. La science peut-elle être considérée comme une croyance? Les scientifiques sont-ils partiaux? Le point avec des spécialistes.

TEXTE | Geneviève Ruiz

«Un scientifique ne peut pas affirmer n’importe quoi, martèle Yves Gingras, historien et sociologue des sciences, ainsi que professeur à l’Université du Québec à Mont­réal. S’il prétend par exemple avoir vu des extraterrestres au bord du lac Léman, ses collègues vont lui répondre: ‹Nous ne les avons pas vus. Nous n’avons pas de preuve.› Cela se nomme l’évaluation par les pairs. Cet outil très puissant distingue la science des autres champs sociaux.» La science repose sur des méthodes rationnelles. Son objectif consiste à expliquer des phénomènes par des concepts et des théories «qui ne font appel à aucune cause surnaturelle, poursuit l’historien. On ne peut pas la comparer à une croyance.» Yves Gingras cite l’exemple récent d’un article chinois paru dans une revue de biologie, qui faisait intervenir la main de Dieu pour expliquer un phénomène. «La communauté scientifique a détecté cette erreur et l’article a été retiré. Un scientifique, quelle que soit sa discipline, ne peut pas faire intervenir d’explication divine des phénomènes. En tant qu’historien, je ne peux pas prétendre que Jeanne d’Arc a été sauvée par Dieu. Ce que je dis doit être étayé par des archives ou d’autres preuves matérielles.»

L’une des autres spécificités de la science, c’est que ses théories ne sont valables que jus­qu’au moment où elles sont contredites. «Prenez Albert Einstein, rappelle Yves Gingras. En 1917, il a proposé une théorie cosmologique dans laquelle l’Univers était éternel et stable. Un mathématicien allemand a par la suite démontré que l’équation d’Einstein était instable. L’Univers se trouve en fait en expansion. Quelle a été la réaction d’Einstein? Il a dit ‘je me suis trompé’ et il a rejeté son propre postulat.» Même s’il «croit» dans son postulat, un scientifique doit pouvoir admettre qu’il s’est trompé. Sinon il prend le risque d’être rejeté et déconsidéré par la communauté scientifique. «En sciences, une théorie ne représente jamais le dernier mot, poursuit François Goetz, professeur d’histoire des idées à la HE Arc Ingénierie et HE Arc Conservation-restauration à Neuchâtel. Sa remise en question permet d’améliorer les connaissances. L’exemple de la découverte du boson de Higgs en 2012 au CERN est très parlante à cet égard. Beaucoup de scientifiques ont presque été déçus, car ses caractéristiques correspondaient à ce qui avait été annoncé. Leur hypothèse initiale s’est avérée presque correcte. Ils auraient espéré découvrir autre chose afin de stimuler encore plus les recherches.»

La science est athée

Durant l’histoire, de nombreux scientifiques ont été croyants, tout comme des religieux ont été de grands scientifiques. Mais «la question du conflit entre science et religion est d’abord institutionnelle, épistémologique et politique, précise Yves Gingras. Elle relève d’un conflit entre des institutions aux objectifs différents et non pas de la psychologie des individus. Cela m’est égal de savoir si un scientifique est croyant ou ce qui le motive à poursuivre ses recherches. Mais lorsqu’il se rend au laboratoire, il doit laisser ses croyances au vestiaire. Car la science est athée.» Selon le professeur, l’autonomisation des sciences s’est toujours réalisée contre le vœu des institutions religieuses et non pas dans un dialogue avec elles.

La science a des limites, celles que ses postulats mêmes imposent. Elle ne peut pas être utilisée pour légitimer des croyances. C’est pourquoi Yves Gingras s’irrite de voir certains scientifiques outrepasser leurs compétences en publiant des ouvrages mystiques. Il cite notamment Mario Beauregard, un neuro­biologiste canadien qui a publié l’ouvrage Du cerveau à Dieu et défend la thèse que l’esprit ne peut se réduire à des processus neuro­chimiques présents dans le cerveau. L’historien mentionne aussi le virologue français Luc Montagnier, Prix Nobel de médecine en 2008. «Il a développé par la suite des théories non scientifiques sur la mémoire de l’eau et a utilisé sa légitimité pour convaincre le public.» Le titre de l’ouvrage du Prix Nobel de physique américain Leon Lederman, The God Particle, est aussi abusif: «On ne trouvera jamais Dieu dans un accélérateur de particules, s’insurge Yves Gingras. Même si Lederman avait plutôt un but politique en publiant son ouvrage, car il cherchait l’appui des autorités pour son projet scientifique, il n’avait pas le droit de choisir un tel titre. En sciences, la fin ne justifie jamais les moyens.»

Les scientifiques et leur environnement

Si les scientifiques ont le devoir de laisser leurs convictions personnelles au vestiaire lorsqu’ils font de la science, ils restent des êtres humains. Dans une interview sur la place des femmes dans la science accordée au quotidien 20 Minutes, Elizabeth Blackburn, Prix Nobel de médecine en 2009, opine qu’il est «fascinant de voir que les scientifiques ne vivent pas en dehors de la société, et n’échappent pas à ses travers… Les scientifiques sont le produit de leur environnement, et sont tout autant sujets aux stéréotypes que les autres. C’est même cho­quant, pour eux, de se rendre compte de cette inconfortable vérité.» Si des stéréotypes peuvent influencer la composition de la communauté scientifique, en discréditant les talents des femmes ou des Noirs par exemple, ils peuvent aussi influencer les hypothèses de recherche. Un article paru sur le site internet Scienceetpartage.fr prend l’exemple d’une étude sur les différences de taille homme-femme. Les conclusions dépendront fortement de la question posée au départ: considère-t-on cette différence de taille comme une non-question scientifique? Se demande-t-on s’il est normal que les hommes soient plus grands? Ou bien pose-t-on la question autrement, par exemple «qu’est-ce qui fait que les femmes sont plus petites?» ou encore «comment se fait-il que les femmes deviennent plus petites?»

Les scientifiques n’échappent pas non plus au biais de confirmation. Cette tendance cognitive universelle consiste à privilégier les informations confirmant ses idées préconçues ou ses hypothèses. Certains protocoles de recherche ou l’évaluation par les pairs atténuent le biais de confirmation. Mais des études ont constaté que les scientifiques évaluaient plus favorablement les recherches qui rapportaient des résultats conformes à leurs croyances. Les données qui entrent en conflit avec leurs attentes peuvent être plus facilement rejetées comme non fiables. Quant au biais de publication, il désigne le fait que les revues scientifiques ont davantage tendance à publier des expériences ayant obtenu un résultat positif.

L’influence du Zeitgeist

Encore plus puissant que les stéréotypes ou les idées préconçues, on trouve le Zeitgeist: «Cette notion désigne le climat intellectuel et culturel qui prévaut à une époque, indique François Goetz. Cet esprit du temps oriente les recherches scientifiques vers certains buts plutôt que d’autres, il favorise certains sujets, voire certaines conclusions. Par exemple, après avoir mis en évidence la nature ondulatoire de la lumière, on découvre à la fin du XIXe siècle les ondes radio (Hertz), les ‹rayons cathodiques› (Crookes), les rayons X (Röntgen), ainsi que la radioactivité (Becquerel). Cela donne lieu vers 1900 à un foisonnement incroyable de recherches sur le thème des nouveaux rayonnements. Souvent basées sur des protocoles expérimentaux qui semblaient rigoureux, elles ont parfois abouti à des découvertes qui se sont révélées fausses. Et cela malgré la bonne foi et l’intégrité de leurs auteurs, trompés par leur propre autosuggestion. Comme c’était dans l’ère du temps, la communauté scientifique a parfois tardé à réagir et à rejeter certaines expériences ou hypothèses.»

Le professeur prend l’exemple du physicien français René Blondlot (1849-1930). Scientifique reconnu, il annonce en 1903 sa découverte des rayons N. Ce rayonnement était censé être capable, entre autres, d’augmenter l’éclat d’une lumière de faible intensité. Cette découverte est accueillie avec enthousiasme par la communauté scientifique. L’Académie des sciences publie de nombreuses notes et René Blondlot continue ses recherches. Jusqu’à ce qu’en 1904, le physicien américain Robert William Wood révèle, dans la revue Nature, que le rayon N était purement subjectif et n’avait aucune origine physique: en visite dans la salle obscurcie du laboratoire de René Blondlot, Robert William Wood avait retiré le dispositif déclencheur des rayons N sans le dire. Or le phénomène continuait d’être «observé» par les autres expérimentateurs. «On se trouve là devant l’exemple typique d’un scientifique qui n’est pas malintentionné – peut-être juste en quête de gloire – mais qui est influencé par le Zeitgeist, explique François Goetz. La communauté scientifique a de son côté mis longtemps à réagir. Mais le mécanisme de l’évaluation par les pairs a tout de même fini par fonctionner.»

Les idéologies qui sous-tendent les nouvelles disciplines

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La robotique connaît des progrès fulgurants, à l’image d’Atlas, un humanoïde capable de marcher sur un sol enneigé ou d’effectuer des séries de sauts techniques.
Le Zeitgeist actuel se trouve en lien avec l’idée que l’hybridité Homme-machine représente l’avenir de l’Humanité. © Boston Dynamics

Et qu’en est-il du Zeitgeist de 2017? «Depuis le début du XXIe siècle, la communauté scientifique est fortement influencée par l’idée que l’hybridité Homme-machine représente l’avenir de l’humanité, observe Marie-Hélène Parizeau, biologiste et philosophe, spécialiste en éthique, ainsi que professeure à l’Université Laval (Québec). J’ai ainsi récemment assisté, lors d’un colloque scientifique officiel, à la présentation d’un chercheur qui affirmait que ‹l’avenir appartenait aux robots, car ils deviendraient plus intelligents et supérieurs à l’Homme›. On se trouve là clairement dans le domaine de la croyance, pas dans celui de la science!»

En citant Georges Canguilhem1Georges Canguilhem (1904-1995) est un philosophe et médecin français, spécialiste d’épistémologie et d’histoire des sciences. Il a publié des ouvrages de référence sur la production des connaissances et des idéologies scientifiques, de même que sur leur institutionnalisation., Marie-Hélène Parizeau explique qu’à la base de chaque création d’une discipline scientifique on trouve une idéologie. «Prenez la génétique: dans les années 1980, on pensait que tout était dans les gènes. Mais au fur et à mesure que les recherches ont progressé dans ce domaine, l’idéologie de départ s’est latéralisée pour faire place à des savoirs plus nuancés.» Ce phénomène, habituel dans les sciences, est cependant de plus en plus perturbé par les intérêts économiques en jeu dans les recherches. «Les investissements dans les entreprises dérivées de la génétique ont été colossaux. Certains acteurs n’ont pas intérêt à minimiser l’importance des gènes.» Toute une machinerie économico-politique se met en place pour soutenir une certaine idéologie scientifique. «Pour reprendre le domaine de l’hybridation Homme-machine et de l’intelligence artificielle (IA), les scientifiques parlent depuis une dizaine d’années de ‹Révolution pour l’humanité› ou de ‹Renaissance de l’espèce humaine›. Avec ce discours, ils légitimisent une idéologie auprès du pouvoir et attirent des millions pour leurs recherches. Ils font de la science dans leurs laboratoires. Mais elle est orientée.» La professeure en veut pour preuve les nombreux abus de langage des chercheurs en IA: les termes «cerveau ordinateur», «organisation de neurones» ou «couches neuronales» sont fréquemment utilisés. Or qualifier le cerveau humain d’ordinateur ou comparer des connexions informatiques à des circuits neuronaux n’est pas anodin.

Explosion et mondialisation de la recherche

L’un des grands enjeux reste la question de l’indépendance du chercheur dans un tel système. «Le contexte de la recherche a énormément changé ces dernières années, poursuit Marie-Hélène Parizeau. On a, d’un côté, la prévalence de la figure du chercheur-entrepreneur et, de l’autre, la mondialisation de la recherche.» La professeure fait partie de la commission de l’Unesco pour la révision de la Déclaration du statut du chercheur scientifique, dont la première version date de 1974. Elle explique que le nombre de scientifiques dans le monde a explosé: «Nous sommes passés de quelques centaines de milliers de chercheurs dans le monde dans les années 1970 à plus de 7 millions actuellement. Les investissements, tout comme les fraudes, ont massivement augmenté. La puissance des chercheurs dans des pays comme la Chine ou l’Inde dépasse celle des États-Unis. On assiste également à un phénomène de délocalisation des risques de la recherche, avec une exportation des études sur les OGM ou les nanotechno­logies vers les pays du Sud.» La science n’est pas une croyance. Mais pour conserver leur indépendance, et ainsi garantir l’étanchéité de leur travail avec les idéologies, les scientifiques n’ont pas fini de lutter.


«Les récits 
d’hominisation 
sont comparables 
aux contes de fées»

Entretien par Geneviève Ruiz

«Le 7e art au service de la propagande » // www.revuehemispheres.com
L’apparence que les peintres donnent aux personnages préhistoriques, comme la couleur de la peau ou des cheveux, ne se base pas sur des données scientifiques. Cette huile sur toile du peintre français Emmanuel Brenner (1836–1896) date de 1892. ©«Homme préhistorique chassant l’ours», Emmanuel Benner, 1892

Philosophe et historienne des sciences, Claudine Cohen est spécialiste de l’histoire de la paléontologie et de la préhistoire. Elle est directrice d’Études à l’École des hautes études en sciences sociales à Paris. Elle explique pourquoi la paléontologie a 
une fonction mythique dans 
nos sociétés.

Dans vos ouvrages, vous évoquez 
souvent la fonction de mythe des sciences 
préhistoriques. Pourquoi?
cc Permettez-moi dans un premier temps de 
restituer le contexte: longtemps, la préhistoire 
fut envisagée comme une histoire de héros, 
de découvertes, ou bien encore comme celle du 
développement des idées, des problèmes et des méthodes. Le savoir scientifique est toujours situé dans un environnement historique et social particulier. Il intègre des valeurs propres à une époque. C’est particulièrement vrai pour les sciences préhistoriques qui, dès leur création au XIXe siècle, se sont donné comme but d’utiliser des méthodes pour rendre compte des origines et du devenir évolutif de l’homme: les fouilles archéologiques, l’analyse des fossiles, etc. Mais il faut souligner la pauvreté des preuves matérielles à leur dis-position, alors qu’elles ont affaire à des périodes 
de temps immenses. Pour faire science, on peut 
décrire des objets, les classer et les étudier le plus rigoureusement possible, mais cela ne suffit pas: 
il faut aussi raconter une suite d’événements dans le temps. Or cela peut être fait de nombreuses manières différentes. Et il faut nécessairement faire appel à l’imaginaire.

Qu’est-ce qu’un mythe? C’est un récit imaginaire transmis, qui rend compte d’une origine. 
Il situe un groupe humain dans l’espace et le temps. Les mythes existent dans toutes les cultures. Pendant longtemps, cette fonction était remplie en Occident par le récit de la Bible. Dans nos sociétés laïques, à certains égards, le mythe d’origine religieux a été remplacé par le mythe préhistorique. Les récits scientifiques en préhistoire ont longtemps été imprégnés de la notion d’un progrès linéaire, orienté vers l’Homme: une success story. Le singe s’est dressé sur ses pattes, son cerveau a grossi et il s’est transformé en Homme, qui est parti à la conquête du monde. L’Homo sapiens a triomphé sur l’Homme de Néandertal. C’est une belle histoire, dont nous sommes les héros. Certaines études anthropologiques ont souligné que ces récits d’hominisation avaient une structure comparable à celle des contes de fées, d’autres ont montré combien ces histoires étaient chargées de préjugés raciaux ou sexistes.

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L’image de l’homme des cavernes est très pré­sente dans la littérature. Cette collection américaine des années 1950 illustre de façon humoristique les relations hommes – femmes durant la préhistoire. © Avon books

Précisément, le rôle de la femme a 
longtemps été négligé en préhistoire…
cc Les sciences préhistoriques ont longtemps 
attribué les découvertes de l’humanité exclusivement aux mâles. Dans ce récit, la femme est passive, invisible, terrée dans la caverne, pendant que l’homme part vers les lointains, chasse, invente des outils. Dans les années 1960, des féministes anglo-saxonnes ont voulu réévaluer 
le rôle de la femme préhistorique. Il en a découlé 
une véritable guerre de publications, articles contre articles… Tout cela restait très spéculatif. 
Le climat s’est maintenant apaisé et les études genre cherchent plutôt aujourd’hui à comprendre quels étaient les rôles des femmes à ces époques. Très peu de preuves matérielles existent, car 
comment assigner la fabrication ou l’utilisation d’un silex taillé par exemple à un homme ou à une femme? Pourtant, des pistes ont été ouvertes et de nouveaux modes d’approche ont été mis en œuvre: préhistoire expérimentale, attention portée à tout ce qui concerne la couture et le tissage, le plus souvent assumés par les femmes dans les sociétés traditionnelles… Une meilleure connaissance des communautés actuelles de chasseurs-cueilleurs peut également représenter une riche source d’information. La plupart des conclusions s’orientent vers un rôle actif, voire créatif des femmes dans ces sociétés.

Dans quelle mesure la fonction 
mythique a-t-elle eu une influence 
sur les sciences préhistoriques?
cc Cette discipline est très médiatisée et suscite 
un immense intérêt de la part du public. Il y a une vraie fascination pour ces «reliques» d’un autre âge, et pour la question de nos origines. Celui qui découvre une «Lucy»2Lucy est le surnom d’un fossile datant d’environ 3,2 millions d’années découvert en 1974 en Éthiopie. Complet à 40%, il provient de l’espèce éteinte Australopithecus afarensis et a démontré que l’acquisition de la bipédie était très ancienne. est auréolé de gloire… D’autre part, la médiatisation suppose tout un art du récit et de l’image, en marge de la science. Je rappelle que les éléments matériels dont nous disposons, comme les fragments de squelettes, les sépultures, ne permettent pas de décrire, par exemple, le système pileux ou la 
couleur de peau de nos ancêtres (sauf à de très rares exceptions lorsqu’on dispose de leur ADN fossile). Or, les peintres qui se sont spécialisés 
dans la mise en scène de ces hommes pré-historiques n’hésitent pas à représenter les uns bruns, velus et hirsutes, les autres glabres, blonds ou roux. Cela modifie considérablement l’effet que ces images produisent. Les illustrations qui peuplent les encyclopédies et les manuels scolaires jusqu’à nos jours ne prennent pas toujours en compte les progrès des sciences préhistoriques de ces dernières années, et s’arrêtent souvent à des clichés, à de vieilles images des années 1950 ou même antérieures. C’est vrai aussi de beaucoup de romans ou films mettant en scène “l’homme-singe» ou «l’homme des cavernes».

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La série américaine Cavemen, diffusée en 2007, met en scène des hommes préhistoriques vivant de nos jours en Californie. © Keystone

Dans la réalité, les sciences 
préhistoriques deviennent donc 
de plus en plus sophistiquées?
cc Effectivement, leurs méthodes et leurs connaissances ne cessent de s’affiner, de progresser, de devenir plus complexes. Par exemple, les schémas arborescents retraçant l’évolution des espèces humaines depuis 7 millions d’années sont devenus très buissonnants. Ils n’ont plus ni orientation, ni finalité. Des nouvelles techniques d’imagerie, de nouveaux domaines expérimentaux comme la génétique des populations et la biologie moléculaire, sont venues compléter l’arsenal de la paléoanthropologie, jusque-là essentiellement fondée sur l’anatomie comparée.

Les préhistoriens disposent également de tout un volet expérimental par lequel ils reproduisent des séquences gestuelles ou des chaînes opératoires, pour comprendre la fabrication et l’utilisation des outils manufacturés. Il s’agit d’une science qui a mis au point des procédures sophistiquées, même si elle continue de fonctionner comme un mythe. D’une certaine manière, l’intérêt public qu’elle suscite représente aussi une chance pour elle.