La vie sans fin des anciens pianos

Un instrument de musique peut-il durer 
éternellement? Christopher Clarke, 
facteur-restaurateur d’instruments anciens 
en est convaincu. Sa vision va à l’encontre 
des pratiques d’obsolescence programmée 
en vogue à l’heure actuelle. Par Andrée-Marie Dussault

«La vie sans fin des anciens pianos» Andrée-Marie Dussault // www.revuehemispheres.com

Un instrument de musique peut-il durer 
éternellement? Christopher Clarke, 
facteur-restaurateur d’instruments anciens 
en est convaincu. Sa vision va à l’encontre 
des pratiques d’obsolescence programmée 
en vogue à l’heure actuelle.

TEXTE | Andrée-Marie Dussault
IMAGE | Olivier Lovey

Un instrument de musique n’a foncièrement pas de limite de durée de vie, s’il est bien entretenu. C’est ce que soutient Christopher Clarke, facteur-restaurateur d’instruments anciens à clavier de réputation internationale, basé en Bourgogne. «Beaucoup d’instruments du XVIe siècle sont encore fonctionnels», fait-il valoir.

L’écossais d’origine s’intéresse aux instruments à clavier – ce qui est déjà très vaste, précise-t-il – avec une prédilection pour ceux fabriqués entre la seconde moitié du XVIIIe et le début du XIXe siècle. Son but? «Recréer les instruments du passé le plus fidèlement possible, pour donner la possibilité aux musiciens de s’exprimer de façon propre à des époques révolues.» En ce moment, il collabore à la production du fac-similé d’un piano fabriqué par Johann Andreas Stein, le facteur préféré de Mozart1Le compositeur Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791) n’a jamais possédé de piano fabriqué par Johan Andreas Stein, car il n’en avait pas les moyens. Il jouait sur des instruments prêtés par des princes ou de riches mécènes., pour le compte de la Haute école de musique de Genève – HEM – Genève (lire l’interview ci-après). Par le passé, c’est surtout l’évolution des goûts musicaux qui a fait disparaître les instruments ne correspondant plus aux canons de l’époque. «Par exemple, au XVIIIe siècle, nous sommes passés d’un piano de cinq octaves à six, puis à sept et demie au XIXe, voire plus. Ceux qui ne comptaient pas suffisamment de notes devenaient obsolètes.»

Des dommages infligés par 
les intempéries ou les insectes

«La vie sans fin des anciens pianos» Andrée-Marie Dussault // www.revuehemispheres.com
Il n’existe actuellement plus que cinq instruments du facteur allemand Johann Andreas Stein. Ce pianoforte, fabriqué à Augsburg en 1783, fait partie d’une collection particulière en Suisse. © Olivier Lovey

Parmi les éléments en mesure d’infliger des dommages à un instrument et en réduire le cycle de vie, le spécialiste cite les insectes, les champignons et les intempéries. Mais aussi les mauvaises réparations qui peuvent nuire à son intégrité. «Par exemple, l’un de mes collègues, dont on accordait le piano récemment, a vu une vingtaine de marteaux cassés sur son instrument. Parce que le technicien méconnaissait les fonctions mécaniques de l’instrument.» Christopher Clarke souligne encore que les pianos et autres instruments à clavier sont en grande partie faits de bois. «Ils réagissent aux changements de température. Ils sont sensibles à l’humidité et à la sécheresse. L’impact de celles-ci peut être minime dans des conditions normales, comme cela peut totalement détruire un instrument dans des cas extrêmes.» Il ajoute que si un instrument est maintenu dans des conditions acceptables pour l’humain, celles-ci devraient s’avérer convenables pour lui aussi.

Même s’il peut théoriquement durer indéfiniment, l’instrument à clavier représente une machine sujette à l’usure, reconnaît Christopher Clarke. Un peu comme une voiture, selon l’usage qui en est fait et la fréquence à laquelle il est utilisé, il faut le faire contrôler plus ou moins régulièrement. «Un piano de conservatoire, joué plusieurs heures par jour, nécessitera plus d’entretien qu’un piano de musée, utilisé de temps en temps pour un concert.»

Des pianos à obsolescence programmée

Autrefois, même les instruments bas de gamme n’étaient pas construits avec une optique de durée de vie déterminée, affirme le facteur-restaurateur. «Désormais, on attend des pianos fabriqués industriellement à ce qu’ils vivent une vingtaine d’années. De surcroît, le marché du piano s’est fortement rétréci, au profit des instruments électroniques qui, eux, doivent être remplacés environ tous les cinq ans.» Aujourd’hui, sauf pour les instruments haut de gamme, c’est la volonté de diminuer les coûts qui induit des modifications dans l’instrument, selon Christopher Clarke. Les matières de synthèse, moins chères, sont privilégiées. «Certains matériaux modernes sont excellents, d’autres se dégradent rapidement. C’est avec l’usage que l’on connaîtra la valeur du reste. Le changement de matériaux se fait cependant parfois aux dépens des qualités artistiques.»

Car la qualité sonore et tactile d’un instrument dépend de la manière dont il est fabriqué. Certaines matières ne transmettent pas bien les vibrations et ne possèdent donc pas le même intérêt sonore. La matière, mais aussi la mise en œuvre comptent énormément dans la réalisation d’un instrument de musique. Pour sa part, Christopher Clarke travaille artisanalement, essentiellement avec des outils manuels. L’appréciation de la matière est totalement différente selon l’approche, insiste-t-il. «Avec l’utilisation de machines, par définition, on utilise la force. Tandis qu’avec la main, on travaille avec la matière. Quand on rabote le bois, par exemple, on l’entend siffler, on sent tout de suite avec la main si on va à l’encontre de sa nature. Cela se voit, et s’entend, au résultat final. Même plusieurs siècles plus tard.»


L’orgue jouable le plus vieux au monde est valaisan

Edmond Voeffray a le privilège d’utiliser l’orgue jouable le plus ancien du monde: l’instrument de la basilique de Valère à Sion, un joyau vieux de près de 600 ans. Essentiellement utilisé pour des concerts, comme dans le cadre du Festival international de l’orgue ancien de Valère, il est aussi joué pour la liturgie. Mais pendant longtemps, l’orgue valaisan est resté muet. Ce n’est qu’à la fin du XIXe siècle que sa grande valeur a été découverte, grâce à un ouvrage sur les orgues anciens publié par un expert britannique. «Certains s’imaginent qu’il s’agit d’un instrument très délicat. Mais s’il a vécu six siècles, c’est qu’il est fabriqué solidement», soutient Edmond Voeffray, responsable de l’orgue depuis dix ans. «L’entretien courant consiste seulement à l’accorder, en principe une fois par année, vu qu’il est peu utilisé en hiver. Le dernier gros travail de restauration, avec démontage complet, date des années 2000.» Si un orgue est régulièrement entretenu, il n’y a pas de raison qu’il ne soit pas opérationnel durant des siècles, estime-t-il.

«A l’époque, outre les guerres, les révolutions, les incendies et autres calamités naturelles, ses principaux ennemis étaient les rats et les organistes incompétents en facture d’orgue qui les abîmaient en voulant le réparer.»

Le Valaisan ajoute que ce qui a longtemps motivé la conservation des orgues était la nécessité de faire des économies. Et que la plupart ont disparu parce qu’ils ne répondaient plus aux usages du temps. Pour jouer de la nouvelle musique, il fallait de nouveaux orgues. Contrairement aux pianos, qui sont relativement standardisés, les orgues sont différents les uns des autres, selon le lieu et l’époque où ils ont été fabriqués, explique Edmond Voeffray. Un orgue du nord de l’Allemagne du XVIIe siècle ne sonnera pas comme un orgue espagnol du XIXe. A Valère, les organistes du monde entier viennent pour apprécier les particularités stylistiques de notre orgue.


Trois questions à Pierre Goy

«La vie sans fin des anciens pianos» par Andrée-Marie Dussault // www.revuehemispheres.com
© Thierry Parel

Professeur à la Haute école de musique de Genève et à la Haute école de Musique de Lausanne, Pierre Goy dirige un projet de production du fac-similé d’un pianoforte de 1783.

Pourquoi faire le fac-similé d’un pianoforte de 1773 et pas une simple copie?
Parce que ce n’est pas la même chose! Un fac-similé sous-entend un instrument respectant tous les paramètres de l’original, sans aucun ajout. Il subsiste cinq instruments du facteur allemand Johann Andreas Stein (1728-1792). Nous les avons répertoriés à Boston, Leipzig, Naples, Trondheim et en Suisse. Mais ils ont tous subi des restaurations. Or nous souhaitons retrouver un pianoforte dont la sonorité se rapproche le plus possible de ce qu’avait conçu Stein.

Comment procédez-vous?
Nous avons examiné les cinq instruments existants: nous avons analysé les types de bois utilisés, procédé à des radiographies, ainsi qu’à des mesures détaillées. Nous travaillons également avec des documents d’époque: des témoignages, par exemple les lettres de Mozart relatant à son père sa visite chez Stein, des écrits sur la facture. Stein était l’un des plus grands facteurs de son époque.

Au final, quel est votre objectif ?
Cette aventure fera l’objet d’un livre. Notre objectif est de recréer le langage musical de l’époque. Au XVIIIe, les facteurs avaient dans l’idée de fabriquer les instruments les plus raffinés possible. Leur volume sonore était plus faible que celui des pianos modernes, mais leurs timbres et leurs couleurs plus variés. On se trouve sur une autre planète musicale.