Le 7e art au service de la propagande

Qu’ils soient nazis, soviétiques ou nord-coréens, les régimes totalitaires ont toujours trouvé dans le cinéma un partenaire de choix pour véhiculer – et imposer – leur idéologie. Mais la notion de propagande ne tisse-t-elle pas sa toile jusque dans les grosses productions hollywoodiennes? Par Tania Araman

«Le 7e art au service de la propagande » // www.revuehemispheres.com
Les Dieux du stade de Leni Riefenstahl (1936) © akg-images/keystone

Qu’ils soient nazis, soviétiques ou nord-coréens, les régimes totalitaires ont toujours trouvé dans le cinéma un partenaire de choix pour véhiculer – et imposer – leur idéologie. Mais la notion de propagande ne tisse-t-elle pas sa toile jusque dans les grosses productions hollywoodiennes?

TEXTE | Tania Araman

Septembre 1934: pour asseoir son pouvoir sur le peuple allemand, Adolf Hitler demande à la cinéaste Leni Riefenstahl de tourner un documentaire sur le sixième congrès du Parti national-socialiste des travailleurs allemands (NDSAP), rassemblant à Nuremberg plus de 700’000 supporters nazis. Maniant à la perfection le langage cinématographique, multipliant les effets de contre-plongée, de fondus enchaînés et d’alternance des plans, la réalisatrice signe avec Le triomphe de la volonté un chef-d’œuvre de propagande. «D’un événement ennuyeux, ponctué essentiellement de discours et de défilés, Leni Riefenstahl a su tirer un long-métrage passionnant, à la gloire du parti nazi», souligne Bertrand Bacqué, professeur à la Head–Genève, au département Cinéma du réel. Il participait au printemps dernier à Genève au Festival Histoire et Cité, portant sur le thème Croire, Faire croire. «Encore aujourd’hui, il est considéré par l’ensemble des critiques et des analystes comme un exemple du genre.»

Alliance du cinéma avec 
les régimes totalitaires

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Doit-on considérer Hollywood comme un outil de propagande américaine? Pas nécessairement, car il s’agit d’une industrie colossale à elle seule. Reste que les images qui viennent d’outre-Atlantique sont puissantes. Lorsqu’un pays est par exemple représenté
systématiquement en tant qu’ennemi ou saveur du monde, l’impact peut être important. Dans le film Independence Day (1996) les Américains sauvent l’espèce humaine face à une invasion d’extra­terrestres. ©Twentieth Century Fox

Mais Hitler n’est pas le premier à utiliser le 7e art comme vecteur de son idéologie. «Déjà en 1915, le film de D.W. Griffith Naissance d’une nation avait pour vocation de réécrire l’histoire, en dépeignant la Guerre de Sécession et ses conséquences du point de vue des Sudistes. Dès ses débuts, ou presque, le cinéma a été détourné à des fins de propagande.» Le professeur évoque aussi Le Cuirassé Potemkine et Octobre de Sergueï Eisenstein, classiques du grand écran soviétique des années 1920.

Même son de cloche chez Emmanuel Alloa, philosophe, maître de conférences à l’Université de Saint-Gall et spécialiste de l’image. «Il existe une alliance précoce entre le cinéma et certains régimes politiques totalitaires. Ils y ont vu un allié de choix pour véhiculer leurs idées et ont cherché à en exploiter le facteur coercitif. Les images ont toujours été la courroie de transmission du pouvoir, et cela bien avant l’apparition du 7e art. Ce dernier n’a fait qu’intensifier ce phénomène, puisqu’il permet une immersion totale.» Le chercheur rappelle que sous l’Ancien Régime, le souverain absolu avait besoin, pour en imposer à ses sujets, de saturer l’espace public d’images à son effigie. «Le pouvoir ne peut se passer de représentations, il en a besoin pour être craint, pour mettre en place des projets politiques. Même l’utopie a besoin d’être figurée.» Rien d’étonnant donc à ce que des régimes politiques tels que celui du IIIe Reich ou des soviétiques aient vu dans le cinéma un moyen idéal d’affirmer leur autorité.

Inutile toutefois d’aller fouiner systématiquement du côté des dictatures totalitaires du XXe siècle pour y dénicher du cinéma idéologique. «Dans les années 1940, le gouvernement des états-Unis a commandé la réalisation de sept films, intitulés Pourquoi nous combattons, expliquant aux Américains les raisons de leur engagement dans la Seconde Guerre mondiale», relève Bertrand Bacqué.

Hollywood, un outil 
du gouvernement américain?

Plus récent encore, Top Gun, qui a lancé en 1986 la carrière cinématographique d’un certain Tom Cruise, a été réalisé en association avec l’armée américaine durant la Guerre froide afin de recruter des pilotes. «Et ça a marché», relève Etienne Augé, auteur d’un Petit Traité de Propagande. A l’usage de ceux qui la subissent et maître de conférences à l’Université de Rotterdam. «A la sortie du film, on a enregistré 30% d’engagements en plus. Des représentants de l’armée de l’air étaient même présents à la fin 
de séances.»

Doit-on dès lors considérer Hollywood comme un outil de propagande américaine? Pas nécessairement, répond le spécialiste: «Hollywood est une entité à elle seule, une corporation, une industrie colossale. Personne ne la contrôle vraiment, même pas Washington. Bien sûr, il lui est arrivé de servir les intérêts du gouvernement ou de l’armée, mais ce n’est pas systématique.» Il insiste toutefois sur la puissance des images qui nous viennent d’outre-Atlantique et sur le danger qu’elles peuvent représenter. «Lorsqu’un pays est systématiquement représenté comme l’ennemi, l’impact pour sa réputation peut être très néfaste. Je pense notamment au Pakistan qui, ces derniers temps, est souvent ciblé par les fictions américaines, sans nécessairement que ces dernières pensent à mal. Or, il est extrêmement difficile de lutter contre une grosse 
machine comme Hollywood. Prenez l’exemple des Russes, qui ont souvent endossé les rôles 
de méchants durant la Guerre froide. La 
tendance est réapparue avec l’accession de Vladimir Poutine au pouvoir. Aujourd’hui, dans la tête de beaucoup de gens, cette vision correspond à la réalité.»

À croire que nous sommes toujours aussi perméables lorsqu’il s’agit de manipuler nos esprits. D’autant que les médiums se sont 
diversifiés, faisant la place, aux côtés du cinéma, à la télévision et aux réseaux sociaux. «Aujourd’hui, notre rapport aux images est plus critique, nuance Bertrand Bacqué. Surtout depuis qu’en 1945, nous nous sommes rendu compte qu’elles pouvaient mener au pire. Sceptiques, nous remettons constamment en question ce que nous voyons. Mais il nous arrive encore de nous faire avoir. La propagande prend d’autres formes, comme celle des fake news.» De son côté, Étienne Augé pointe du doigt la publicité et le placement de produits: «Les films américains, qui nous semblent être un reflet parfait de la vie aux États-Unis, ont réussi à nous faire croire qu’il nous fallait à tout prix consommer un café, de préférence un Starbucks, avant de pouvoir commencer notre journée!»

Un rapport aux images 
 plus critique

Si nous sommes donc encore sensibles, toutes proportions gardées, à la propagande, nous avons appris à en déconstruire, dans une certaine mesure, les mécanismes, ainsi que le souligne Jean Perret, directeur du département Cinéma du réel à la Head-Genève. Il évoque notamment le film récent du Russe Vitaly Mansky, Under the Sun, sorti en 2015. Parti réaliser un documentaire sur la vie d’une famille en Corée du Nord, le cinéaste s’est vite rertouvé confronté à la censure du régime qui entendait bien contrôler chaque scène du long-
métrage. «En laissant sa caméra tourner à l’insu de l’équipe nord-coréenne, Vitaly Mansky est parvenu à capturer ces phases d’orchestration et met ainsi en lumière la construction artificielle des images, souligne Jean Perret. La mise en scène du dispositif totalitaire est déjouée, profanée, pour le plus grand plaisir du spectateur.»

Hormis la Corée du Nord, rares sont les régimes politiques qui proposent encore aujourd’hui du cinéma de pure propagande. «Mais dans certains pays comme la Hongrie, le contrôle idéologique de la production cinématographique est poussé à l’extrême, rappelle Jean Perret. Or, la censure peut être considérée comme l’antichambre de la propagande…»


La propagande, outil de 
(dés)information

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Le Cuirassé Potemkine de Sergueï Eisenstein (1925) © ua / rue des archives
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Under the Sun de Vitaly Mansky (2015) © Deckert Distribution GmbH

 

«Aujourd’hui, le terme de propagande est galvaudé: on y voit nécessairement quelque chose de négatif et on l’associe aux régimes totalitaires. Alors que tout dépend de l’utilisation qu’on en fait.» Pour Emmanuel Alloa, philosophe et maître de conférences à l’Université de Saint-Gall, pas de doute: les ficelles de la propagande peuvent être employées à bon escient. Soulignant l’étymologie du mot – 
«il s’agissait à l’origine d’une branche du Saint-Office, appelée congrégation de la propagation de la foi» – le philosophe rappelle que propagande signifie avant tout transmettre, faire connaître. «On parle rarement de propagande lorsqu’il s’agit de mener une campagne pour sensibiliser des peuples africains contre les dangers du sida.» Une opinion que partage Étienne Augé, maître de conférences à l’Université de Rotterdam: «On confond propagande et désinformation. Or, la propagande a pour but de contrôler les croyances et non pas forcément d’induire les gens en erreur.» Il relève qu’une des missions d’Hollywood, outre celle de faire de l’argent et de divertir, était, dès ses débuts, d’apprendre aux personnes issues de l’immigration comment fonctionnait la vie aux États-Unis.

«On y trouvait une dimension éducative ou, si l’on veut, de propagande.» Une dimension qui n’a jamais disparu: «Bien avant les autorités américaines, Hollywood s’est lancé dans une campagne pour expliquer ce qu’était l’homosexualité, pour montrer que les gays menaient une vie similaire à la nôtre. Je pense notamment aux films Philadephia (1993) et Brokeback Mountain (2005).» Même si certains réalisateurs continuent encore aujourd’hui à réécrire l’histoire, tous ne les font pas à des fins de manipulation. «Récemment, on a pu observer dans le cinéma britannique une volonté de redorer le passé du pays, à travers des fictions telles que Dunkerque et Le dernier vice-roi des Indes, toutes deux sorties en 2017. Certes, elles ne dépeignent pas la réalité avec exactitude, mais on peut y voir un désir chez les Britanniques de se rassurer, de renforcer leur unité à l’heure du Brexit.»


Le petit cinéma de Daech

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Enfant s’entraînant au combat, Daech (2015) © balkis press/abaca/newscom

La mort mise en scène. Dans ses clips nerveux, filmant l’exécution d’otages et empruntant aux grands studios hollywoodiens une large 
palette d’effets spéciaux, de l’accéléré à l’arrêt sur image, en passant par le grossissement de plan, Daech sert sur internet une campagne violente, morbide, sanglante. «Elle entre bel et bien dans la catégorie du cinéma de propagande», explique Jean-Louis Comolli, réalisateur et scénariste français, auteur de Daech, le cinéma et la mort. «Même si, avec l’accélération générale de notre société et l’appui des nouvelles technologies, les films sont très courts, très vite réalisés et très vite diffusés, ils répondent à certains critères du cinéma dit d’action, à une échelle bien supérieure à celles des vidéos tournées auparavant par Al-Qaïda. 
Il faut dire qu’à l’époque où l’État 
islamique disposait de studios à Raqqa en Syrie, ces derniers fonctionnaient comme une entreprise.»

Comme toute image de propagande, les spots de Daech visent à montrer sa toute-puissance: «Introduits systématiquement par un sermon en arabe, ils s’adressent à un public musulman et ont pour but de montrer à tous ceux qui n’ont pas en core reconnu le pouvoir du califat qu’ils risquent d’être châtiés, tués.»

Jean-Louis Comolli souligne toutefois que les films de l’État islamique vont à l’encontre des valeurs portées par le 7e art: «Dès ses origines, ce dernier s’inscrit dans un principe de vie. Au cinéma, la mort peut être dépassée. Même s’ils ont disparu depuis longtemps, les acteurs reprennent vie à l’écran. Quant à la mort, lorsqu’elle est figurée, elle est toujours simulée. Le cinéma, c’est la persistance de 
la vie. Or, dans les clips de Daech, les otages meurent réellement. 
La pulsion de mort l’emporte sur 
la pulsion de vie.»