«Le design thinking repose sur la croyance que tout le monde est créatif»

Stimuler l’innovation en empruntant les méthodes de travail des designers: en vogue actuellement, l’approche est partie pour durer, prédit la spécialiste Lucy Kimbell. Par Benjamin Keller

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Stimuler l’innovation en empruntant les méthodes de travail des designers: en vogue actuellement, l’approche est partie pour durer, prédit la spécialiste Lucy Kimbell.

TEXTE | Benjamin Keller

C’est l’un de ces concepts anglo-saxons impossibles à traduire en français: le design thinking («pensée design», à défaut de mieux), popularisé depuis une dizaine d’années, est le fait d’appliquer les processus de production et de création des designers à d’autres domaines, par exemple en entreprise ou dans les politiques publiques. Chercheuse associée à la Saïd Business School de l’Université d’Oxford, au Royaume-Uni, directrice de l’Innovation Insights Hub de l’Université des arts de Londres et associée au sein de la firme de consulting internationale Normann Partners, la Britannique Lucy Kimbell théorise, enseigne et pratique le design thinking.

Interview.

En quoi consiste le design thinking?

Pour commencer, il faut dire que ce terme, mis en avant par des entreprises de consulting à des fins de marketing, ne possède pas de définition claire, car il recouvre des pratiques différentes. Tous les designers ne travaillent pas de la même façon. Un designer de meubles ne va pas se mettre à concevoir des programmes informatiques du jour au lendemain. Des caractéristiques générales peuvent toutefois être identifiées, comme le fait de placer l’humain au centre de la recherche de solutions et non pas l’organisation ou la technologie. Il y a aussi la prise en compte de tous les acteurs, qu’il s’agisse des utilisateurs ou des parties prenantes, ou le recours à la synthèse, à l’observation, à l’intuition ou encore au prototypage. Ce dernier concept se réfère à la matérialisation d’idées, même abstraites, en story-boards ou objets.

Sur quelle croyance repose ce courant?

La croyance centrale est que tout le monde est créatif et possède le potentiel de contribuer à de nouvelles solutions. L’intention du design thinking n’est pas que des designers parviennent à régler des problèmes comme par magie. Il implique de nombreux workshops «génératifs» avec des utilisateurs et d’autres acteurs. Il est admis que les idées peuvent émerger partout et pas seulement dans la tête de personnes qui ont étudié à Oxford.

Est-ce vraiment une approche nouvelle?

Ce qui est nouveau n’est pas le design thinking en tant que tel, mais son utilisation par des organisations de tous types. Le groupe informatique IBM dit former des milliers de collaborateurs à cette manière de fonctionner. Le géant de la consommation Procter & Gamble l’a adoptée depuis longtemps. Le National Health Service, le système de la santé publique du Royaume-Uni, a développé un outil qui y ressemble.

Quels bénéfices peut-on en attendre?

Beaucoup considèrent que le design thinking est une réponse aux challenges d’innovation. Dans le cadre de mes activités professionnelles, j’ai remarqué que lorsqu’un groupe de personnes essaie de créer quelque chose, que ce soit un événement, une activité ou un nouveau service, l’efficacité et la rapidité augmentent si des éléments du design thinking sont intégrés.

Certains chercheurs jugent que le design thinking est une «expérience ratée». Est-ce davantage qu’un concept à la mode?

Il existe quantité de modes à notre époque et le design thinking en représente une. Mais je constate une compréhension grandissante de l’importance d’impliquer les utilisateurs, les parties prenantes et différentes expertises dans les processus créatifs. Et cela pas seulement pour des raisons démocratiques, mais dans un souci d’efficacité. Que cette approche porte le nom de design thinking ou non n’est pas important.

Vous enseignez le design thinking depuis dix ans à des étudiants en business. Comment réagissent-ils?

Pour certains, c’est une révélation. Le design thinking se rapproche du lean startup (basé notamment sur le retour d’utilisateur, ndlr), de l’innovation ouverte (qui s’appuie sur le partage, ndlr) ou du marketing culturel. D’autres étudiants ne saisissent pas bien son utilité, puisqu’ils estiment que tout le monde est créatif. Je leur réponds que oui, mais que le design thinking apporte justement un cadre pour tirer le meilleur parti de chacun, collaborer et développer des idées.


Former à l’innovation

Un master inédit en Suisse s’inspire du design thinking.

«Le design thinking ne rend pas n’importe qui designer. Ce terme n’est souvent pas apprécié des designers eux-mêmes.» Nathalie Nyffeler, professeure d’innovation à la Haute Ecole d’Ingénierie et de Gestion du Canton de Vaud – HEIG-VD et responsable du master Innokick de la HES-SO, revient d’emblée sur les fausses croyances souvent attribuées au design thinking. «Il faut savoir que cette méthode d’innovation a été conceptualisée par des économistes et non par des designers. Ces derniers ne se reconnaissent souvent pas dans ces concepts abstraits, qu’ils trouvent éloignés de leur pratique.»

La spécialiste en innovation sait de quoi elle parle, elle qui a mis sur pied il y a deux ans un master, baptisé Innokick, dont l’objectif consiste à rendre les étudiants capables de travailler sur des projets innovants et interdisciplinaires. Premier cursus de ce genre en Suisse, il s’inspire des méthodes du design thinking, mais emprunte aussi des concepts à d’autres disciplines. Il fait collaborer des ingénieurs, des designers et des économistes. «L’objectif est qu’ils se nourrissent les uns des autres. Par exemple, le designer peut apprendre à mieux comprendre les codes qui prévalent en entreprise. L’ingénieur peut intégrer les émotions de l’utilisateur ou l’économiste prendre en compte les problèmes technologiques.» Les méthodes du design thinking, qui structurent l’élaboration de nouvelles idées en certaines étapes et fonctionnent par boucles de rétroaction, sont très utiles pour faire éclore des intuitions, ainsi que pour visualiser les premiers prototypes et rester focalisé sur le client cible. «Mais pour la phase d’implémentation technique et commerciale, les savoir-faire des ingénieurs et des économistes restent irremplaçables.» C’est donc bien une collaboration interdisciplinaire qui favorise l’innovation et rend probable son succès futur.