Le rôle subtil du chef d’orchestre

En 2019, un chef ne règne plus en maître absolu sur son orchestre. Il doit être à l’écoute des musiciens, tout en les amenant à l’interprétation voulue. Une posture qui va au-delà de l’autorité naturelle et qui s’apprend. Par Geneviève Ruiz

Le rôle subtil du chef d'orchestre // www.revuehemispheres.com

En 2019, un chef ne règne plus en maître absolu sur son orchestre. Il doit être à l’écoute des musiciens, tout en les amenant à l’interprétation voulue. Une posture qui va au-delà de l’autorité naturelle et qui s’apprend.

TEXTE | Geneviève Ruiz

Seul, et légèrement surélevé, face à une centaine de musiciens. La posture du chef d’orchestre est impressionnante et il n’est pas étonnant qu’il représente, dans le regard du public, l’autorité à l’état pur. à l’aide de sa baguette, il fait jouer des dizaines de musiciens comme un seul instrument et les guide dans l’interprétation de l’œuvre. Son personnage nourrit de nombreuses métaphores allant du directeur qui dirige son entreprise «comme un chef d’orchestre» au politicien qui a «parfaitement orchestré sa campagne». Les écoles de management se réfèrent régulièrement à cette figure et, pour certaines d’entre elles, vont jusqu’à proposer des stages en orchestre à leurs étudiants. Mais dans la réalité, qu’en est-il de cette autorité tant convoitée?

«Le chef d’orchestre ‘dictateur’, en vogue jusque dans les années 1950, ne représente plus un schéma actuel, observe Marc-Antoine Bonanomi, premier contrebassiste à l’Orchestre de Chambre de Lausanne et professeur à la Haute école de Musique de Lausanne – HEMU – HES-SO. Son rôle a évolué en parallèle à la société. Il n’a plus le droit de vie ou de mort sur un musicien, dans le sens où il pouvait l’exclure en cas de mésentente.» Le chef doit désormais être à l’écoute des musiciens, instaurer un climat de travail respectueux et bienveillant. Ce qui assoit son autorité, c’est un éventail de qualités: l’oreille absolue, une excellente mémoire des partitions, une culture musicale pointue, le sens du rythme, une bonne expression musicale, une curiosité naturelle, une envie de transmettre la musique… La liste est longue. Aurélien Azan Zielinski, chef associé de l’Orchestre symphonique de Bretagne et professeur à HEMU, ajoute encore «la capacité à rassembler les personnes et surtout la gestique1Si aujourd’hui la plupart des chefs d’orchestre dirigent leur orchestre à l’aide d’une baguette, celle-ci n’a pas toujours existé. à la Renaissance, une technique de direction consistait à frapper le sol avec un bâton. C’est le chef allemand Louis Spohr (1784-1859) qui affirme avoir été le premier à utiliser une baguette, en 1820, à Londres.. Un bon chef d’orchestre utilise davantage le langage corporel que la parole pour se faire comprendre.»

L’importance des premières répétitions

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La gestique du chef d’orchestre Karl Krueger (1894-1979) a été captée en 1945 par Gjon Mili (1904-1984), photographe américain d’origine albanaise spécialiste de la stroboscopie.

Un être humain ne peut évidemment pas maîtriser toutes ces qualités à la perfection. Certains chefs d’orchestre seront meilleurs dans tels domaines que d’autres et chacun aura son style. Dans sa thèse consacrée à la figure du chef d’orchestre, la musicologue Pauline Adenot explique que son autorité se construit beaucoup lors des premières répétitions avec les musiciens. «Le chef entre, prononce ses premiers mots, effectue quelques gestes et… La messe est déjà dite, dans un sens comme dans l’autre, confirme Marc-Antoine Bonanomi. à quoi cela tient? Comme pour les bêtes de scène, il n’y a pas de recette.» Quand les choses ne se passent pas bien, que les musiciens estiment que le chef n’est pas à la hauteur, des tensions peuvent apparaître. Certaines situations peuvent aller jusqu’à diviser les musiciens. «Quand un chef n’est pas bon, les premiers musiciens de chaque pupitre peuvent parfois prendre le relais, poursuit Marc-Antoine Bonanomi. Mais on sait d’avance qu’on ne donnera pas le meilleur concert. Comme lorsqu’on peut se laisser mener de façon harmonieuse.»

De son côté, Aurélien Azan Zielinski explique que «le chef d’orchestre n’est pas un psychologue, ni un médiateur, il doit se cantonner à son rôle et au travail musical. Or la musique est sacrée, autant pour le chef que pour les musiciens! Lorsque les objectifs musicaux priment, les conflits diminuent. Et s’il devait y en avoir, ils peuvent aussi être résolus par des instances extérieures, comme la direction artistique ou les conseils syndicaux.» L’importance des rôles et des limites dévolus à chaque partie est également importante pour Marc-Antoine Bonanomi: «Lorsqu’un chef demande à un musicien professionnel de reprendre 20 fois un passage, il peut avoir l’impression qu’on le prend pour un étudiant. Or on ne travaille pas de la même manière avec des professionnels qu’avec des amateurs. Ou lorsqu’un chef invité pour un seul concert essaie de révolutionner un fonctionnement ou encore d’imposer un style trop avant-gardiste ou désuet.»

Un métier qui s’apprend

On peut l’imaginer, un orchestre, ensemble composé d’artistes et souvent de fortes personnalités, n’est pas aisé à diriger. Pour les plus grands d’entre eux, il s’agit parfois d’institutions anciennes – certaines ont été créées au XIXe siècle – dont le fonctionnement est établi bien avant l’arrivée du chef. Les musiciens y jouent parfois depuis 30 ou 40 ans, il y a des couples, plusieurs générations… «J’observe également certaines différences culturelles entre les pays, les orchestres français auront par exemple davantage tendance à râler ou à contester que les anglo-saxons», remarque Aurélien Azan Zielinski.

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Le travail du chef d’orchestre et ses interactions avec les musiciens ont déjà fait l’objet de séries télévisées, comme Philharmonia (France, 2019) ou Mozart in the Jungle (états-Unis, 2014-2018).

Mais, en matière d’autorité, ce que le chef tient à souligner, c’est qu’elle ne s’improvise pas. Ce métier s’apprend et s’entraîne durant de longues années. «Les chefs d’orchestre se sont d’abord formés à un ou plusieurs instruments, puis ils ont pris des cours de direction d’orchestre, qui comprennent de la gestique, du solfège ou de la pédagogie notamment. Cela dit, tout le monde ne peut pas devenir chef. Il faut cette envie de se mettre en avant et d’emmener les musiciens vers une certaine interprétation. Et puis, on doit être très à l’aise avec son corps. Lors des examens d’admission, on voit vite que certains n’y arriveront pas dans le cadre de notre cursus.» Ce qui réjouit Aurélien Azan Zielinski, c’est le nombre de candidatures féminines dans les écoles de chef d’orchestre, en nette augmentation. Une bonne nouvelle, alors que le chiffre le plus souvent avancé à l’heure actuelle serait de 4% de femmes dans la profession. Une situation qui pourrait évoluer ces prochaines années et peut-être faire émerger de nouveaux regards sur le rôle et l’autorité du chef d’orchestre.