Les artistes s’emparent de l’urgence climatique

Si certains artistes ont depuis longtemps une conscience écologique, la décennie écoulée marque un tournant. Dans tous les domaines, l’urgence les pousse à redéfinir leur rôle et leur pratique. Par Matthieu Ruf

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Si certains artistes ont depuis longtemps une conscience écologique, la décennie écoulée marque un tournant. Dans tous les domaines, l’urgence les pousse à redéfinir leur rôle et leur pratique.

TEXTE | Matthieu Ruf

En 1982, à la documenta de Cassel en Allemagne, Joseph Beuys invente sa plus fameuse«sculpture sociale» en faisant planter 7’000 chênes dans la ville. Quatre décennies plus tard, cette œuvre est devenue le symbole de l’engagement écologique pour de nombreux artistes; pourtant, à leur époque, Beuys et quelques autres «travaillaient dans un isolement quasi total», souligne Paul Ardenne, auteur de l’ouvrage Un art écologique et commissaire de l’exposition Courants verts, qui devait avoir lieu au printemps 2020 à Paris. Aujourd’hui, cet engagement s’impose dans l’ensemble de la société et, s’il s’est manifesté très tôt dans certains courants artistiques, il touche des domaines jusqu’ici peu concernés, comme la musique classique.

«L’écologie a mobilisé très tôt le cinéma ou la bande dessinée, mais a été presque inexistante dans le théâtre ou les arts plastiques, poursuit Paul Ardenne. Dans ces derniers, il faut attendre les années 2000, voire 2010, pour voir émerger des formes qui thématisent le rapport entre l’humain et son environnement. Mais elles ne sont pas encore beaucoup mises en avant par les institutions et n’intéressent pas le marché, parce qu’elles sont difficiles à vendre, qu’il s’agisse d’images de marées noires ou d’installations végétales éphémères.»

Inévitablement, la prise de conscience écologique passe par une introspection critique sur les conditions, financières et symboliques, de l’existence de l’art et leur impact sur l’environnement, notamment en termes de transports.«Il peut y avoir une sorte de schizophrénie entre la façon dont les artistes aimeraient vivre leur art et les logiques de production, qui n’ont pas du tout été pensées dans une perspective “éco-responsable”», analyse Julie Sermon, professeure en études théâtrales à l’Université Lumière Lyon 2 et intervenante à La Manufacture – Haute école des arts de la scène – HES-SO. «La reconnaissance d’un artiste, et donc les moyens qui lui sont alloués, reste en grande partie indexée à sa capacité à rayonner à l’étranger. A l’inverse, des pratiques ancrées dans un seul territoire sont peu considérées. La logique de l’ascension d’un artiste va du local au national, puis à l’international.» Dans ces circonstances, il est difficile pour une troupe de danse ou un groupe de musique moins connu que Coldplay de refuser une tournée à l’autre bout du monde par conviction!

Au-delà de ces contradictions, qui touchent tous les domaines de la société, les artistes ont-ils un rôle à jouer dans la lutte contre le dérèglement climatique? Vont-ils«sauver le monde» en usant de leurs armes spécifiques?«Chacun peut et doit prendre sa part. Cela dit, je ne pense pas qu’on puisse attendre des artistes qu’ils réussissent là où des dizaines de milliers de scientifiques et d’acteurs politiques n’ont pas réussi», estime Julie Sermon, qui a lancé cette année, avec La Manufacture, un projet de recherche qui analysera les liens entre arts vivants et écologie à travers le travail des affects et des émotions. D’autant qu’on ne peut«ni programmer ni deviner quels seront les effets d’une œuvre, qui peut agir à des niveaux subtils, inconscients et des années plus tard. L’idée n’est pas d’instrumentaliser l’art pour une cause.»

Lauranne Germond, historienne de l’art et cofondatrice de l’association française COAL, créée en 2008 pour mobiliser les artistes sur les questions environnementales, remarque qu’« on a beaucoup attendu des artistes qu’ils rendent visible la catastrophe. La catastrophe étant là, et la prise de conscience beaucoup plus large qu’il y a quelques années, c’est désormais plus intéressant d’agir concrètement.» Au-delà de la dénonciation et de la désobéissance civile, certains artistes s’engagent ainsi dans ce que Lauranne Germond appelle des «pratiques de résilience», souvent collectives et dans un rapport très direct au vivant. Ils s’associent à des habitants pour planter et soigner des arbres, comme Thierry Boutonnier, présent au far° de Nyon en 2019; à des scientifiques et à des ingénieurs pour faire renaître une espèce d’orme disparue, comme Olga Kisseleva; ou pour fabriquer, grâce à une technique ancestrale de broderie, une résille biodégradable qui protège les coraux menacés par le réchauffement, comme Jérémy Gobé. Pour Lauranne Germond, l’avantage de l’artiste dans ce cas est précisément sa«non-efficience»:«L’art permet un rapport désintéressé, et donc plus sensible, à l’autre et à la planète. La gratuité du geste instaure un dialogue sans enjeu d’argent, de propriété ou de développement.»

Face à l’urgence climatique, les artistes apparaissent plus que jamais comme ceux qui créent du lien. Julie Sermon constate que la danse ou le théâtre peuvent«faire appel au comique, pour alléger notre rapport à ces questions qui peuvent être écrasantes et nous enfermer dans le pessimisme», mais aussi être «un endroit où se confronter au deuil, à la tristesse». Pour Paul Ardenne, l’écologie n’est rien de moins qu’une «révolution culturelle»:«De même qu’il faut inventer de nouvelles relations, plus harmonieuses, moins agressives, entre nous et le monde, on change les manières de faire de l’art. L’artiste au-dessus ou contre la société, il faut mettre ça au rancart: il est au milieu du monde, avec une nécessaire humilité.» Nul besoin, d’ailleurs, de se rendre en Amazonie pour vivre cette révolution: comme le rappelle Julie Sermon,«les animaux et les matières, mais aussi le bâti, les circulations et le voisinage, tout cela forme notre milieu. Plus de la moitié des habitants de la planète vit en zone urbaine. Les écosystèmes ne sont pas seulement les milieux naturels ou sauvages.»


Nicolas Farine
Nicolas Farine © Guillaume Perret | Lundi13

Trois questions à Nicolas Farine

Le directeur du site classique de la Haute école de Musique de Lausanne – HEMU – HES-SO constate une prise de conscience des musiciens face au changement climatique.

L’urgence climatique touche-t-elle la musique classique?

NF La prise de conscience est récente. Depuis longtemps, nous sommes dans une logique d’ouverture des frontières: il est normal de prendre l’avion pour aller suivre une master class à Hong Kong. Les concours internationaux sont valorisés. Il ne s’agit pas d’arrêter les échanges, mais de questionner cette échelle de valeur. Si un festival invite une musicienne qui habite à 30 km, ce n’est pas la honte!

Les musiciens ont-ils des armes à faire valoir dans le combat écologique?

NF Il ne suffit pas de jouer le Catalogue d’oiseaux de Messiaen pour que les gens se mettent à défendre la forêt. Est-ce que l’émotion suscitée par la musique peut influencer les esprits? La demande est venue de nos étudiants, qui ont dit: on ne peut pas rester dans notre tour d’ivoire. On a lancé des projets concrets, en lien avec la nourriture: si on y associe un plaisir musical intense, est-ce que les gens rechigneront moins à manger des légumes d’hiver? Est-ce que se mettre en état de méditation grâce à des mélodies de Morton Feldman peut aider à se préoccuper d’écologie? On est au début du questionnement.

Que peut faire la musique dans une situation  de crise sanitaire?

NF C’est fou de constater qu’en Italie les gens ont eu l’idée d’aller chanter sur les balcons dès les premiers jours de confinement. En chantant à l’unisson, on est ensemble. La musique a le pouvoir de combler la solitude, peut-être encore plus que les autres arts.