Les bonnes raisons du croire

Les croyances ne disparaissent pas avec les progrès des connaissances. Notre société connaît au contraire un regain de crédulité. Le point sur une notion complexe, qu’il convient d’aborder avec prudence afin de ne pas s’y laisser soi-même piéger. Par Geneviève Ruiz

HEMISPHERES N°14 La force des croyances // www.revuehemispheres.com

Les croyances ne disparaissent pas avec les progrès des connaissances. Notre société connaît au contraire un regain de crédulité. Le point sur une notion complexe, qu’il convient d’aborder avec prudence afin de ne pas s’y laisser soi-même piéger.

TEXTE | Geneviève Ruiz

La croyance sert trop souvent à caricaturer la pensée. «Seul l’incroyant croit que le croyant croit», affirmait l’anthropologue Jean Pouillon. De son côté, le sociologue Bruno Latour ajoute qu’il faut «se garder de croire à la croyance» afin de ne pas confondre l’affirmation d’un credo avec la radicalité d’une conception du monde. Croire ne se réfère pas à un état mental stable et exclusif, mais bien à un acte de parole. «Il s’agit d’un acte d’affirmation d’adhésion à un contenu, explique Laurent Amiotte-Suchet, chargé de cours en sociologie des religions à l’Université de Lausanne. Si nous croyons qu’une personne qui affirme son adhésion à certains énoncés y croit sans hésitation, nous plaquons sur elle une vision mécaniste de la croyance.» De nombreuses études montrent que la majorité des personnes peuvent adhérer à une église tout en maintenant leurs distances avec une partie de ses contenus dogmatiques. En d’autres termes, elles peuvent affirmer un attachement à des contenus sans pour autant croire fermement à ces mêmes contenus.

Le verbe croire est en soi paradoxal. Les croyances proposent des énoncés qui entrent en contradiction avec les explications causales du monde que propose la science. Croire consiste donc à affirmer son attachement à des énoncés «incroyables». Mais c’est également un acte de positionnement par rapport à d’autres qui, eux, ne croient pas. Pour afficher ses convictions, il faut se situer dans un environnement socioculturel où la possibilité de ne pas croire s’inscrit dans le débat social. «Cette manière de concevoir les actes d’adhésion comme problématiques est typique des sociétés occidentales actuelles, dans lesquelles le croyant doit toujours justifier ses croyances avec un discours cohérent, précise Laurent Amiotte-Suchet. Dans certaines sociétés, le verbe ‹croire› n’a pas d’équivalence dans le vocabulaire. Le fait de croire ou de ne pas croire n’y a aucun sens. L’adhésion à un contenu dogmatique ne se traduit donc pas par un acte de parole puisque culture et religions sont confondues.»

Contrôler le hasard

Ce constat posé permet d’apporter un autre regard à la question: pourquoi notre société est-elle caractérisée par une augmentation de la crédulité, ou plutôt par une augmentation de personnes qui affirment leur adhésion à des énoncés scientifiquement «incroyables»? Négationnistes, complotistes, platistes, reptiliens ou raëliens1Négationnisme: Déni de faits historiques, Complotisme: Récit théorique cherchant à démontrer l’existence d’un complot de façon cohérente, Platiste: Tenant de la théorie de la terre plate, Reptilien: Terme basé sur une théorie prônant que les puissants de ce monde seraient des extraterrestres mi-hommes mi-lézards venus pour manipuler l’espèce humaine, Raëlien: Mouvement fondé par le Français Claude Vorilhon en 1974 suite à ses contacts supposés avec des extraterrestres. disposent certes avec internet d’une tribune inédite dans l’histoire. Le succès de ces théories et la place qu’elles occupent dans le champ médiatique désespèrent beaucoup d’enseignants, de médecins, de scientifiques ou même de politiciens. De leur côté, les religions traditionnelles n’ont pas dit leur dernier mot et connaissent un regain d’intérêt un peu partout dans le monde (voir infographie p.13). Les spécialistes remettent de plus en plus en cause la conception d’un processus de sécularisation implacable face à l’avancée de la modernité.

«Les croyances ont notamment pour but de contrôler le hasard, explique Laurent Amiotte-Suchet. Notre société individualiste est très anxiogène et pétrie d’incertitudes. Les individus ressentent ainsi le besoin de ré­enchanter un monde perçu comme trop technocratique et incontrôlable.» Pour le socio­logue Jean-Bruno Renard, professeur émérite à l’Université Paul-Valéry à Montpellier et spécialiste des légendes urbaines, les croyances servent aussi à «pallier les absences de connaissances. Quand on n’arrive pas à expliquer un événement, les croyances prennent le dessus.» Car, en saturant l’environnement de sens, la croyance donne l’illusion de contrôle.

«Les membres des groupes qui possèdent le moins de contrôle sur leur existence développent davantage de croyances pour faire face aux difficultés qu’ils rencontrent, explique Nicolas Roussiau, professeur de psychologie sociale à l’Université de Nantes et directeur de l’ouvrage collectif Croyances sociales à paraître en 2018. Des études montrent par exemple que les femmes sont plus enclines à croire à l’astrologie. Ce n’est évidemment pas parce qu’elles sont moins ‹rationnelles›, mais bien parce que, encore à l’heure actuelle, elles sont plus nombreuses à avoir le sentiment de ne pas bien contrôler leur existence. C’est aussi le cas des adolescents.» Jean-Bruno Renard a également établi le profil sociologique des personnes les plus crédules par rapport aux théories parascientifiques2Théorie para- ou pseudoscientifique: Connaissance présentée sous des apparences scientifiques mais qui n’en a ni la démarche, ni la recon­naissance.: «Il s’agit le plus souvent d’individus ayant reçu une bonne formation scientifique, mais qui n’occupent pas de position dominante dans la société, en termes de pouvoir ou d’argent. Ces théories alternatives représentent un moyen pour eux de se valoriser.» Des loosers, les crédules? «Attention à ne pas généraliser, prévient Nicolas Roussiau. Les croyances touchent toutes les classes sociales et tous les milieux professionnels.»

Réactivation du folklore traditionnel

Pourquoi les gens ont-ils tendance à croire certaines assertions plutôt que d’autres? Ces choix informent sur les sociétés et sur le sens qu’elles donnent à leur environnement. Nicolas Roussiau prend l’exemple de l’ouvrage de l’hôtelier suisse Erich von Däniken, Présence des extraterrestres. Ce livre, publié en 1968, développe la théorie des anciens astronautes à partir d’interprétations archéologiques et historiques. Il explique l’origine extraterrestre des hommes comme le produit de manipulations génétiques réalisées par des êtres supérieurs. «Entre 1968 et 1997, ce titre a été vendu à 54 millions d’exemplaires, traduit en 32 langues et ses théories reprises dans plusieurs centaines d’autres livres, précise Nicolas Roussiau. Parmi la quantité d’ouvrages qui paraissent chaque année, comment se fait-il que celui-là tout particulièrement ait connu un tel succès? Son contenu, qui serait passé inaperçu à une autre période de l’histoire, correspondait à des attentes sociales.» Dans son livre Les Extraterrestres (1988), Jean-Bruno Renard a défini certains critères qui font que les individus croient aux extraterrestres. Parmi ceux-ci, on trouve un niveau d’éducation relativement élevé et une non-pratique religieuse. Ces croyances représentent une sorte de «syncrétisme scientifico-religieux, une religion matérialiste, dont les divinités sont des extraterrestres».

Jean-Bruno Renard explique également le buzz des légendes urbaines par «la réactivation de motifs du folklore traditionnel. Certaines thématiques sont en effet particulièrement stables à travers l’histoire, comme l’herbe qui ne repousse pas aussi bien après le passage d’Attila, des fées ou des soucoupes volantes.» Le sociologue cite le cas du monstre du Loch Ness, qui prend racine dans la tradition universelle du bestiaire fabuleux. «Nessie» est le plus célèbre des monstres des lacs, mais il en existe partout dans le monde. Ce folklore a été réactivé par la découverte avérée d’animaux supposés éteints, comme le cœlacanthe, au début du XXe siècle. «Cela a rendu crédible l’idée que d’anciennes espèces avaient pu survivre, indique Jean-Bruno Renard. C’était d’autant plus pertinent dans un contexte où l’écologie et la protection des espèces avaient le vent en poupe.» Depuis des années, le monstre du Loch Ness engendre toute une série de témoignages, de photos, de débats, ainsi qu’un lucratif tourisme. «Cela ne s’arrêtera pas de sitôt, car la science ne peut pas prouver une inexistence», souligne Jean-Bruno Renard.

Individualisation des appartenances

De nombreuses études ont mis en évidence la diminution progressive des appartenances religieuses en Occident depuis les années 1960. Les sociologues parlent désormais de religions «à la carte» ou de «bricolage spirituel», en lien avec des appartenances religieuses qui ne sont plus héritées, mais choisies. «L’appartenance religieuse devient une option possible parmi d’autres formes d’adhésion en lien avec des croyances ou des idéologies», constate Laurent Amiotte-Suchet. Un individu peut décider de faire baptiser ses enfants à l’église catholique sans être pratiquant, croire en la réincarnation et en même temps adhérer au véganisme. Mais, avertit Laurent Amiotte-Suchet, «on ne croit jamais tout seul. Le bricolage individuel des croyances est soumis à des précontraintes. Si les individus ont pris leurs distances avec les institutions religieuses, ils ont toujours besoin de se référer à un collectif pour valider leurs croyances et avoir ainsi de ‘bonnes raisons’ de croire.»