Les hautes écoles d’art se mobilisent contre les inégalités

Les écoles d’art possèdent-elles un caractère discriminatoire? Une recherche a montré comment celles-ci pourraient être plus inclusives sans perdre de leur prestige. Par Andrée-Marie Dussault

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Les écoles d’art possèdent-elles un caractère discriminatoire? Une recherche a montré comment celles-ci pourraient être plus inclusives sans perdre de leur prestige.

Texte Andrée-Marie Dussault

«En Suisse comme à l’étranger, les hautes écoles d’art ne sont pas accessibles à tous les groupes représentés dans la société, explique Sophie Vögele, chercheuse à la Haute école d’art de Zurich (ZHdK). La plupart des étudiants proviennent de la même classe sociale, du même groupe ethnique et de la même classe d’âge. Des études ont démontré 
que rares sont ceux qui ne proviennent pas d’un milieu aisé et que la plupart sont Blancs et sans enfants.» Les hautes écoles d’art demeurent-elles l’apanage des privilégiés? Comment pourraient-elles évoluer et rester innovantes dans un contexte de diversité sociétale accrue? C’est ce que la recherche transdisciplinaire Art.School.Differences a tenté d’élucider.


Art School Differences

Sophie Vögele et son équipe ont publié l’ouvrage Penser l’inclusion et 
l’exclusion dans les arts. Recueil sur la normativité et les inégalités dans l’enseignement artistique supérieur, qui réunit des collections de textes, des glossaires et des questions didactiques. Il est divisé en cinq volumes thématiques dont les couvertures comprennent chaque fois un élément graphique de la couverture de l’ouvrage central.

Volume 1
Inégalités et normativités dans le champ de l’enseignement artistique supérieur: un état des lieux de la recherche
Volume 2
(Dé-)construire l’enseignement artistique supérieur: Sociologies de l’éducation et de l’art
Volume 3
(Dé-)coloniser l’enseignement artistique supérieur: Méthodes de critique féministe postcoloniale
et de l’anti-discrimination
Volume 4
(Dé-)privilégier l’enseignement artistique supérieur: Blanchité, migration, classe et genre, entre diversité et internationalisation
Volume 5
(Dé-)normaliser l’enseignement artistique supérieur: Capacitisme, corporéité et politiques de la représentation


L’art enseigné à une élite

Financé par le Secrétariat d’État à la formation, à la recherche et à l’innovation et par les hautes écoles spécialisées, ce projet a été mené sur la base d’un partenariat entre la Haute école d’art et de design – HEAD – Genève, la Haute école de musique – HEM-Genève – HES-SO, ainsi que la ZHdK. à l’aide d’enquêtes quantitatives et qualitatives, les équipes ont exploré les différentes situations d’inégalités dans les trois écoles afin de mieux comprendre comment s’effectue la discrimination et de proposer des stratégies pour les rendre plus démocratiques. «Il est ressorti que non seulement l’art est enseigné à une élite, mais que le fonctionnement des institutions et de leurs structures crée des exclusions, souligne Sophie Vögele, codirectrice d’Art.School.Differences. Elles limitent ainsi l’accès aux écoles d’art à un groupe privilégié.»

Les chercheurs se sont concentrés sur le processus d’admission, qui représente un moment clé d’exclusion. Le nombre 
d’étudiants admis étant limité, la sélection est très forte. «Nous avons à la fois observé des processus d’inclusion et d’exclusion», note la chercheuse, ajoutant que ceux-ci sont à l’œuvre avant et après l’admission. «Par exemple, avant, certains candidats 
potentiels ne déposent même pas de dossier, car ils anticipent déjà qu’ils ne seront pas acceptés. Après, la structure des études est faite de telle sorte qu’on exige des étudiants qu’ils passent beaucoup de temps à l’école. Du coup, il est très difficile de travailler ou d’élever des enfants en même temps.»

Il est possible de rendre les structures plus accessibles, sans que cela coûte de l’argent ou que l’institution perde en prestige, plaide Sophie Vögele. L’équipe a formulé des recommandations qui ont été discutées avec les directions et les responsables de l’égalité de ces institutions. Comme faire connaître la filière différemment ; rendre disponibles des tutoriels où des étudiants s’entraident ; modifier le curriculum et les délais internes afin de rendre les études plus accessibles à davantage de personnes. L’idée de quotas a aussi été abordée. «Ils pourraient être précieux pendant une période limitée pour le recrutement d’enseignants, un groupe également très homogène. Spontanément, ils choisissent des étudiants qui leur ressemblent.» S’il y a plus de diversité dans le jury – c’est ce que montrent des recherches dans d’autres domaines – il y aura plus 
d’hétérogénéité dans le corps étudiant.

Au départ d’Art.School.Differences, il a fallu convaincre les directeurs des trois hautes écoles de la nécessité d’une telle recherche. «Ils ont plutôt choisi de se positionner en disant qu’il n’y avait pas de problèmes. Or, selon la loi, les écoles d’art doivent être démocratiques et accessibles à tous, observe la chercheuse. Nous avons voulu apporter des idées, des outils, leur permettant d’embrasser une plus grande diversité pour améliorer ces structures.» Elle ne cache pas que les résultats ont généré quelques tensions.

Prise de conscience des inégalités

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«Formons-nous des artistes selon un modèle unique ou y a-t-il de la place dans nos institutions pour une diver­sité de modèles?» s’est interrogé Xavier Bouvier, de la Haute école de Musique de Genève, dans le cadre du projet Art.School.Differences.© Thierry Parel

Représentant la direction de la HEM – Genève, Xavier Bouvier reconnaît que le projet, qui a mobilisé de nombreux acteurs de l’école, a suscité un véritable déclic: «Il nous a fait prendre conscience d’une série de thématiques – qu’il s’agisse des inégalités de genre, socioéconomiques ou liées à un handicap – insuffisamment prises en compte au sein des hautes écoles.» Il a en particulier été intéressé par la réflexion sur la «norma-tivité». «Formons-nous des artistes selon un modèle unique ou y a-t-il de la place 
dans nos institutions pour une diversité de modèles?» Le projet a suscité beaucoup de débats et de discussions, parfois animés. «Mais de manière générale, il a été utile, en termes de réflexion en tout cas, affirme Xavier Bouvier. Il nous a donné une cible pour une éventuelle série d’actions permettant aux structures d’évoluer.» Dans le cadre de la recherche, des micro-projets ont été menés à la HEM – Genève. Par exemple, un groupe a travaillé sur le processus d’admission. Celui-ci compte un examen instrumental, où le musicien est écouté, puis un test de solfège. «Nous avons réalisé que notre interprétation du solfège était peut-être culturellement connotée, ce qui peut porter préjudice à qui possède une culture solfégique allemande, française ou d’Amérique du Sud.»

Concernant le périmètre de la recherche, Xavier Bouvier aurait eu un souhait complémentaire: «Nous aurions aimé disposer de statistiques quant à la perpétuation d’inégalités d’une génération à l’autre afin de voir si le processus de sélection est fondamentalement discriminatoire. Par exemple, quelle proportion d’étudiants seraient issus de familles dont les parents n’ont pas eu d’éducation tertiaire?» La plupart des interlocuteurs étaient néanmoins enthousiastes par rapport au projet, trouvant que ses questionnements étaient justifiés, indique Sophie Vögele. Non sans satisfaction, elle relève qu’une haute école d’art viennoise, très renommée, s’est récemment engagée à augmenter sa diversité, en se basant sur les résultats d’Art.School.Differences. Notamment pour «être à l’avant-garde et continuer à innover».