Points de vue sur les bouleversements actuels

Une écrivaine, un agriculteur, un entrepreneur éthique et d’autres personnalités évoquent les grandes mutations de notre époque. Sans exception, la révolution numérique et le changement climatique représentent les principales préoccupations. Par Isabel Jan-Hess

Points de vue sur les bouleversements actuels // www.revuehemispheres.com

TEXTE | Isabel Jan-Hess
IMAGES | Hervé Annen

Une écrivaine, un agriculteur, un entrepreneur éthique et d’autres personnalités évoquent les grandes mutations de notre époque. Sans exception, la révolution numérique et le changement climatique représentent les principales préoccupations.

«Le télétravail est inadapté aux travailleurs de la terre»

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Colin Pillet. Photo ©Hervé Annen

Colin Pillet, 32 ans Ingénieur en agronomie, agriculteur et formateur en permaculture, Martigny

Adepte de la permaculture, Colin Pillet a d’abord obtenu un Bachelor en sciences environnementales à l’Université de Genève et un autre en agronomie à HEPIA – Haute école du paysage, d’ingénierie et d’architecture de Genève – HES-SO avant de se lancer dans l’agriculture. Alors qu’il est maintenant bien installé dans sa ferme près de Martigny, les débuts n’ont pas été faciles, notamment en ce qui concerne l’accès à la terre. «Pas évident pour un néorural de faire sa place dans le monde agricole.»

Pour surmonter les obstacles, le jeune homme s’est notamment tourné vers les nouvelles technologies. Grâce à la plateforme de financement participatif Yes We Farm, il a réuni la somme nécessaire à l’achat d’un séchoir solaire pour ses fruits bios. «J’aurais dû m’endetter ou perdre des jours entiers à tenter d’en fabriquer un », explique-t-il. Sans compter que le mouvement de solidarité manifesté sur les réseaux sociaux pour son projet lui a apporté nombre de contacts et de clients potentiels. La pandémie de Covid-19 n’a pas bousculé le quotidien du jeune Valaisan. «Le télétravail n’est pas adapté aux travailleurs de la terre, plaisante-t-il. Mais il s’agit d’une période bizarre. En même temps, je constate que le ralentissement me fait du bien. Cette crise sanitaire n’est peut-être qu’un avertissement avant des bouleversements systémiques qui pourraient s’avérer beaucoup plus graves.» Séduit par l’idée de sobriété heureuse et de décroissance, Colin Pillet a toujours favorisé les contacts humains et le low-tech. La prise de conscience des enjeux climatiques est aussi, pour ce dynamique trentenaire, l’occasion de trouver des moyens de se passer de ce qui n’est pas indispensable. «Je pense notamment à ces fermes à taille humaine, sans tracteur, limitant l’utilisation d’énergies fossiles et tournées vers une vision collaborative et non individuelle.»


«A tout automatiser, on déshumanise»

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Antoinette Rychner. Photo ©Hervé Annen

Antoinette Rychner, 40 ans, écrivaine, autrice de romans et de pièces de théâtre, Neuchâtel

Son dernier roman, Après le monde, débute par un effondrement de la société. Il entre particulièrement bien en résonance avec certains questionnements de la population durant la pandémie de Covid-19. L’écrivaine Antoinette Rychner y raconte la reconstruction sociale à travers des personnages féminins. Un ouvrage d’actualité, abordant les thématiques climatiques, de gouvernance et surtout de genre. «Tout est raconté à partir de personnages femmes qui sont sujets et non objets, détaille l’autrice. J’y décris et accorde le général ou le neutre au féminin.»
Une démarche féministe engagée de la part de cette mère de famille, convaincue d’une égalité en marche : «Depuis #MeToo, les choses changent, la parole se libère. Grâce aussi aux réseaux sociaux et à internet. C’est le bon côté de ces outils.»
Née à Neuchâtel où elle a grandi avant l’invasion de la technologie, Antoinette Rychner reste toutefois dubitative sur la nécessité des gadgets high-tech. «On devrait se repositionner sur nos besoins réels, confie-t-elle. Il y a des domaines où les avancées sont magnifiques pour l’humanité, notamment en médecine. Mais à tout automatiser et numériser, on déshumanise.»Une dépendance aux objets connectés dont elle tente de se préserver, tout en ayant conscience d’un risque de marginalisation. «Ces appareils interrompent vos conversations, vous envahissent de questions, d’informations que vous n’avez pas demandées. Vous vous sentez obligé de lire, de répondre, c’est aliénant et chronophage. Alors j’essaie de définir des moments, des espaces où je limite la connexion. Mais comme tout le monde, j’ai un smartphone – un fairphone tout de même – un ordinateur… Difficile de s’en passer.» Surtout lorsque, en pleine crise sanitaire, l’écrivaine s’est retrouvée confinée avec ses deux enfants en bas âge et contrainte au télétravail. Malgré ce quotidien bouleversé, elle reste persuadée que la pandémie pourrait être porteuse de changements sociétaux positifs.


«On peut être pour l’environnement et pas contre le capitalisme»

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Alessandro Soldati. Photo © Hervé Annen

Alessandro Soldati, 30 ans, Entrepreneur éthique, responsable de la société Gold Avenue, Genève

A la tête d’une plateforme de vente de métaux précieux, Alessandro Soldati n’aurait pas pu créer son entreprise sans la traçabilité indispensable des produits distribués. «S’assurer de l’origine des métaux et des bonnes pratiques de chaque interlocuteur de la chaîne est possible grâce aux nouvelles technologies.» Selon le jeune entrepreneur, «il y a des moyens d’extraire l’or de manière respectueuse, sans exploiter des ouvriers. Nous ne travaillons qu’avec des mines industrielles automatisées et, grâce aux technologies actuelles, nous connaissons exactement l’origine de chaque pièce d’or physique, lingot ou monnaie.»
La transparence est aussi le leitmotiv de la vie privée de ce Tessinois installé à Genève. «Je ne mange plus de viande industrielle, notamment grâce à l’accès aux informations disponibles sur l’origine de nos aliments.» Une démarche aujourd’hui fréquente dans une population de plus en plus encline à refuser l’élevage industriel et la maltraitance des animaux. «Internet a bouleversé les modes de consommation, assure le trentenaire. On a toutes les clés pour savoir où et par qui sont fabriqués les produits et choisir de sortir du consumérisme en achetant responsable.»
Les changements climatiques inquiètent celui qui a grandi en pleine nature. «Il y a beaucoup d’hypocrisie dans ce domaine. On roule à vélo électrique mais on continue à acheter des carottes emballées dans du plastique, regrette-t-il, consterné par la baisse de la pollution en Chine et dans le monde après l’arrêt de la production industrielle, imposé par le coronavirus. Le changement ne se fera pas tout seul. On peut être pour l’environnement et pas contre le capitalisme, en misant sur une croissance innovante.»


«Les nouvelles technologies ont favorisé une baisse de la qualité de l’information»

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Sophie Michaud Gigon. Photo ©Hervé Annen

Sophie Michaud Gigon, 45 ans, Conseillère nationale et secrétaire générale de la Fédération romande des consommateurs, Lausanne

La multiplication des sources d’information représente un changement frappant pour la conseillère nationale vaudoise Sophie Michaud Gigon. Internet a apporté de nouveaux canaux de communication, permettant d’ouvrir des débats, d’élargir l’audience et de faire pression. «Mais ils ont également favorisé une baisse de la qualité de l’information souvent consommée sans aucun recul.» Notre boulimie numérique a par ailleurs des impacts sévères. «On est malheureusement loin de la sobriété numérique, regrette cette mère de deux enfants. Le coût environnemental du trafic et du stockage des données est énorme, alors qu’on n’a pas encore identifié cela comme un problème environnemental.»
Secrétaire générale de la Fédération romande des consommateurs, la parlementaire prône une consommation responsable et durable. «Contrairement à la France, la Suisse n’a pas encore de législation ciblée pour freiner l’obsolescence programmée.»
La pandémie a contraint Sophie Michaud Gigon à réorganiser son activité professionnelle à distance, laissant place à des sentiments dichotomiques dans ce rythme ralenti. «Cela me déprime un peu de voir ces masques, ces rayons en partie barrés, le personnel fidèle au poste.» Elle est néanmoins convaincue que cette crise pourrait se révéler propice à une prise de conscience sur les questions environnementales. «Les Verts devront se faire entendre dans les plans de relance pour transformer cette économie vers plus d’écologie. Mais on devra en priorité éviter le chômage.»


«Les changements sont trop lents, malgré une prise de conscience»

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Chester Civelli. Photo ©Hervé Annen

Chester Civelli, 23 ans, Etudiant à la Haute école de travail social de Genève – HETS-GE – HES-SO, membre d’Écollectif, Versoix

Toutes les révolutions ont du bon et du moins bon. Les nouvelles technologies n’échappent pas à la règle, selon Chester Civelli, étudiant à la Haute école de travail social de Genève – HETS-GE – HES-SO en animation socioculturelle et membre d’Écollectif, un groupe d’étudiants militants pro-climat, né suite aux grèves de 2019. «Il ne s’agit pas de revenir à l’âge de la pierre. Mais l’impact environnemental certain doit conduire à revoir tout le système de pensée et de consommation.» Pour ce jeune homme, actuellement en stage à Berlin, la technologie ne constitue pas un problème en soi. Mais c’est le cas de son utilisation dans notre société de consommation. «A-t-on besoin du dernier appareil ? De jeter sans même essayer de réparer ? De prendre l’avion ou la voiture pour des trajets courts ? C’est un état d’esprit.» Depuis le début de la pandémie et de ses mesures de confinement, ce constat vaut aussi pour les réseaux sociaux : ils permettent de maintenir un lien, une activité professionnelle, ils rapprochent les gens, mais les aliènent aussi. Enfant de Versoix, dans le canton de Genève, Chester Civelli est de la génération 2.0. Il va acheter un billet de train, chercher le producteur bio pour ses légumes et bien plus encore, grâce à internet. «Mais on reste libre d’acheter des produits locaux ou une orange qui a fait trois fois le tour de la planète avant d’arriver dans notre assiette.»
«De vraies évolutions se dessinent et la prise de conscience est réelle» assure ce jeune militant, convaincu qu’un monde plus solidaire est possible. «Mais les changements sont lents. Notamment en Suisse, en raison d’un système politique encore influencé par de grandes entreprises dont les chiffres dépassent parfois le PIB de plusieurs pays du Sud.»