Portfolio – Le royaume posthumain des cerfs

C’était moins de deux semaines après l’accident de Fukushima, en mars 2011. La photographe Yoko Ishii se trouvait pour des raisons professionnelles dans la ville historique de Nara, où des hardes de cerfs déambulent librement dans les rues du centre. Par Geneviève Ruiz

HEMISPHERES N°20 // Le royaume posthumain des cerfs // Photo: Yoko Ishii
Photo: Yoko Ishii

C’était moins de deux semaines après l’accident de Fukushima, en mars 2011. La photographe Yoko Ishii se trouvait pour des raisons professionnelles dans la ville historique de Nara, où des hardes de cerfs déambulent librement dans les rues du centre.

TEXTE | Geneviève Ruiz
IMAGES | Yoko Ishii

Le cerf sika est considéré depuis plus de mille ans comme un animal divin et protecteur dans cette cité qui fut la capitale du Japon au VIIIe siècle après J.-C. «Comme tout le monde, j’avais été choquée par les images de la catastrophe nucléaire. Lorsqu’en me réveillant aux aurores dans mon hôtel, j’ai aperçu des cerfs qui gambadaient librement dans les rues désertes, j’ai eu le sentiment d’un monde post-humain.» C’est suite à cette vision qu’a démarré un grand projet photographique, toujours en cours, qui a été publié sous le titre Dear Deer et primé plusieurs fois. Habitant les environs de Tokyo, Yoko Ishii se rend régulièrement à Nara, pour de courts séjours destinés à capter les animaux sacrés.

La photographe, qui s’exprime dans un français parfait appris durant un séjour lausannois, considère que les animaux nous renvoient facilement aux retranchements de nos propres schémas. «Les cerfs s’adaptent de façon admirable à leur environnement. Ils n’ont que faire des théories. Mais ils peuvent être rattrapés par nos contradictions: alors qu’ils sont libres dans le centre-ville de Nara, et même nourris par les touristes qui leur donnent des gâteaux spéciaux, ils deviennent indésirables partout ailleurs. » Accusés de faire des dégâts aux cultures et aux forêts, les cerfs sont chassés ou tués dans le cadre de mesures autorisées par les autorités. Chaque année, plus de 360’000 d’entre eux sont abattus au Japon. «Mon travail n’est pas militant, je cherche juste à amorcer une réflexion sur les limitations de nos théories humaines. Notre narcissisme fait que lorsque cela nous arrange, nous tolérons les animaux, mais dans le cas contraire, nous les éliminons. Mes photos montrent une ville désertée par les Hommes, où les animaux auraient conquis l’espace urbain. Ce n’est pas ce que je souhaite. Mais j’aime y rêver de temps à autre pour m’échapper du quotidien.»