Quand le mensonge réjouit les psychologues

Nos croyances, et plus particulièrement les croyances que nous attribuons à autrui, régissent nos interactions sociales. Comprendre que les autres pensent différemment de soi constitue une étape importante du développement de l’enfant. C’est ce que l’on appelle les théories de l’esprit. Par Martine Brocard, Illustration de Paweł Jonca

Malgré son nom vaguement ésotérique, le concept des théories de l’esprit fait l’objet d’études scientifiques depuis les années 1980. Illustration réalisée par l’artiste polonais Paweł Jonca.

Nos croyances, et plus particulièrement les croyances que nous attribuons à autrui, régissent nos interactions sociales. Comprendre que les autres pensent différemment de soi constitue une étape importante du développement de l’enfant. C’est ce que l’on appelle les théories de l’esprit.

TEXTE | Martine Brocard
IMAGE | Paweł Jonca

«Le mensonge, c’est une belle étape, sourit Évelyne Thommen, professeure de psy­chologie de l’enfant à la Haute école de
travail social et de la santé – EESP – Lausanne. Je dis toujours que la première fois qu’un enfant ment, il faut le féliciter, et que dès la deuxième, il faut lui apprendre à ne pas le faire!»

Lorsque Juliette affirme faussement à sa maman qu’elle a fini de ranger sa chambre pour partir à la place de jeux, il n’y a pas qu’une tentative de nier la vérité. C’est également un signe de son bon développement. En effet, pour un jeune enfant, comprendre que les autres ne pensent pas comme lui n’a rien d’évident. Parvenir ensuite à concevoir qu’il peut influencer ce que l’autre croit, en lui racontant quelque chose qu’il sait inexact, représente une petite prouesse de ses capacités cognitives. On parle alors d’acquisition des théories de l’esprit.

Savoir-vivre et services secrets

Malgré son nom vaguement ésotérique, ce concept se situe au cœur des interactions sociales et fait l’objet d’études scientifiques depuis les années 1980. «Dans les relations humaines, on se comporte constamment selon ce qu’on pense que l’autre pense, pointe Évelyne Thommen, qui en a fait sa spécialité. Cela va déterminer si je décide de tutoyer une personne, si je vais sourire, plaisanter.» Les théories de l’esprit jouent un rôle important dans les conflits, notamment au sein du couple, lorsque l’un reproche à l’autre: «Tu n’as pas imaginé que ça n’allait pas me plaire?» ou «tu aurais dû penser que c’était à toi d’acheter du pain».

Certaines activités sont liées à la capacité de prendre en compte le point de vue des autres. «Pour être un bon vendeur, il faut avoir une bonne théorie de l’esprit», exemplifie Évelyne Thommen. La faculté de décentration peut aussi donner un bon psychologue. En outre, bien comprendre autrui peut être utilisé pour le manipuler. «Réussir à faire agir une personne pour réaliser nos propres objectifs demande une théorie de l’esprit subtile.» Les jeux de stratégie ou les services secrets souriront aux personnes dotées de ces capacités. À l’inverse, les individus moins doués aux théories de l’esprit connaissent des difficultés. «Ils auront tendance à être socialement maladroits et à manquer d’humour.»

Un apprentissage progressif

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Dans les relations humaines, on se comporte constamment selon ce qu’on pense que l’autre pense, observe Évelyne Thommen, spécialiste des théories de l’esprit. © Hervé Annen

Les scientifiques considèrent que les théories de l’esprit sont acquises vers 5 ans 1, lorsqu’un enfant est capable de prédire l’action d’une personne en tenant compte de ce qu’elle pense. Parmi les tests classiques figure celui des Smarties. Un enfant reçoit un tube de Smarties qui a été vidé de son contenu et contient un stylo. L’enfant ne le sait pas, l’ouvre, et découvre le stylo. On remet le stylo à l’intérieur du tube, puis on lui demande: «Quand ton copain va nous rejoindre, que va-t-il dire qu’il y a dans la boîte?» S’il a acquis les théories de l’esprit, il répondra «des Smarties», car il sait que l’autre n’est pas au courant que le contenu de la boîte a été remplacé. Sinon, il répondra «un stylo», car il ne conçoit pas qu’un autre puisse ne pas savoir ce que lui-même sait. «Un enfant de 3 ans croit que ce qu’il sait, tout le monde le sait», résume Évelyne Thommen. L’acquisition se fait progressivement et ne va pas sans erreur. Comme lorsqu’un enfant joue à cache-cache en se mettant les mains sur les yeux, sans penser que tout son corps reste visible pour l’autre. L’apprentissage est par ailleurs lié à l’acquisition du langage. «La conversation est nécessaire pour se rendre compte qu’il y a une pensée derrière les mots, explique l’experte. En outre, il faut communiquer pour réaliser que les autres ne pensent pas comme nous.» Les enfants sourds qui n’ont pas encore appris la langue des signes prennent du retard dans l’acquisition des théories de l’esprit. Enfin, certains mots ne prennent un sens qu’après l’acquisition des théories de l’esprit. C’est le cas de verbes comme se souvenir, savoir ou deviner, et de concepts comme l’ironie.

1 Les recherches semblaient indiquer durant longtemps que l’humain était le seul primate à acquérir les théories de l’esprit. Cela a été remis en cause par une étude publiée en 2016 dans Science. Celle-ci a montré que trois espèces de grands singes – les bonobos, les chimpanzés et les orangs-outangs –possédaient la capacité de prendre en compte le point de vue des autres.


Pallier les troubles des théories de l’esprit

Chez certaines personnes, notamment les enfants avec autisme, l’acquisition des théories de l’esprit ne vient pas toute seule. «Ces enfants restent naïfs, très premier degré. Ils ne voient souvent pas les états mentaux des humains derrière leurs actes», explique Évelyne Thommen, professeure de psychologie de l’enfant à la Haute école de travail social et de la santé – EESP – Lausanne. Le fait que ces enfants parlent peu contribue à ce retard. «À force de communiquer, les enfants typiques réalisent que les autres ne pensent pas toujours comme eux. Ce n’est pas le cas des enfants avec autisme.» Ces derniers rencontrent des difficultés à comprendre les règles sociales implicites, ce qui peut les amener à commettre des impairs en société. Des mesures existent pour y remédier. «On appelle cela des ateliers d’habiletés sociales, poursuit Évelyne Thommen qui coordonne un certificat de formation continue en autisme. On y explicite les règles sociales et celles de politesse. Les enfants vont apprendre, par exemple, qu’à la récréation on peut jouer bruyamment, mais qu’en classe il faut rester tranquille.»

Les éducateurs partent souvent de situations réelles. «C’est parfois difficile à expliquer… Comment définir la différence entre une bousculade amicale à la récréation ou une bousculade agressive dans les couloirs?» La spécialiste l’assure: avec le temps, certaines personnes avec autisme peuvent devenir des expertes des relations sociales.