Qui est né à la bonne date?

Notre existence est-elle conditionnée par la période de notre naissance? Certaines études surprenantes font l’hypothèse d’une influence sur le parcours scolaire ou la santé. Et si l’astrologie a été invalidée scientifiquement, associer mois de naissance et traits de person­nalité a toujours la cote au XXIe siècle. Par Matthieu Ruf

«Qui est né à la bonne date?» // www.revuehemispheres.com

Notre existence est-elle conditionnée par la période de notre naissance? Certaines études surprenantes font l’hypothèse d’une influence sur le parcours scolaire ou la santé. Et si l’astrologie a été invalidée scientifiquement, associer mois de naissance et traits de person­nalité a toujours la cote au XXIe siècle.

TEXTE | Matthieu Ruf

Il y a les superstitions d’antan: naître à minuit, heure de prédilection des esprits maléfiques, c’était partir d’un mauvais pied dans la vie. En revanche, le bonheur sourirait à l’enfant de l’aube. En Alsace, venir au monde pendant l’Avent était réputé donner la capacité de voir les fantômes…

Le développement des sciences modernes a largement dissipé ces croyances liées aux cycles des jours et des années. S’il est évident que le lieu et l’époque de notre arrivée sur Terre déterminent nos conditions de vie, l’existentialisme tout comme la sociologie nous aident à comprendre qu’il n’y a pas de sens préexistant à l’existence. La physique, elle, montre que les astres n’ont aucun impact sur notre trajectoire individuelle. On pourrait donc s’attendre à ce que la communauté scientifique se désintéresse complètement de l’influence de la période de naissance sur le déroulement de la vie. Ce n’est pourtant pas ce qu’a constaté Matteo Antonini, assistant de recherche à l’Institut et Haute école de la Santé La Source à Lausanne, qui mène un travail de recherche personnel sur ce thème depuis cette année: «J’ai trouvé plus de 80 publications étudiant cette question, en lien avec des sujets très variés, de la myopie aux performances au tennis!»

L’effet social de l’âge relatif

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Le regroupement des enfants par volées à l’école n’est pas sans conséquence: jusqu’à l’ado­lescence, avoir 10 ou 12 mois de différence avec des camarades peut faire une énorme différence, constate Matteo Antonini, assistant de recherche à l’Institut et Haute École de la Santé La Source à Lausanne. © Hervé Annen

De nombreux travaux ont constaté que les enfants nés en début d’année obtenaient en moyenne de meilleurs résultats scolaires, mais aussi sportifs, que ceux nés en fin d’année. Le cycle planétaire n’a rien à voir là-dedans: «Il s’agit de l’effet social de l’âge relatif, explique Matteo Antonini. à l’école ou dans les clubs de sport, on groupe les enfants par volées. Or, jusqu’à l’adolescence, avoir 10 ou 12 mois de différence avec des camarades peut faire une énorme différence tant au niveau des capacités physiques que de l’expérience.» Une étude française de 2010 relevait que «le mois de naissance influence non seulement le taux de redoublement, mais également la probabilité d’être orienté dans la voie professionnelle après le collège».

Cet effet tendrait à disparaître à la fin du lycée. Selon cette étude, il n’est pas suffisant pour exercer une «influence déterminante sur le destin professionnel» des individus. D’autant que d’autres facteurs, telle la situation socio-économique, peuvent peser bien plus lourd dans la balance. Ce qui n’a pas empêché une université canadienne de constater une surreprésentation, parmi les 500 plus grosses entreprises américaines, de dirigeants nés les deux premiers mois de leur promotion respective…

De la grippe à la psychose

La santé représente un autre domaine d’exploration, directement en rapport avec les cycles naturels: ceux des saisons et celui de la grossesse. Sebastian Walther, professeur en psychiatrie à l’Université de Berne, a récemment participé à des études sur des psychoses, en particulier la schizophrénie. «Si vous êtes né au printemps ou au début de l’été, les phases de la grossesse critique pour le développement du cerveau ont eu lieu en hiver, lorsqu’il y a davantage de virus et d’infections – comme la grippe – susceptibles d’affecter la mère, explique-t-il. Cela peut entraver le développement des neurones et augmenter le risque de psychose, des décennies plus tard.» Mais pas de panique: «Le risque passe de 1% pour la population en général à 1,3 ou 1,5%. C’est intéressant pour les chercheurs, qui en apprennent plus sur le développement du cerveau, mais cela n’est pas suffisant pour en faire un enjeu de santé publique.» La corrélation a également été mesurée, de façon plus faible encore, avec d’autres pathologies, comme la dépression ou l’anorexie.

A côté de ces deux champs assez bien défrichés, on trouve des travaux plus surprenants. Certains ont établi un rapport entre la saison de la venue au monde et les cycles du sommeil: on serait davantage «du matin» en étant né en hiver, et plutôt «du soir» si on est né en été… mais ce constat ne s’applique pas aux femmes! Plus farfelu: une proportion élevée des lauréats britanniques des Prix Nobel de physique, chimie ou médecine sont nés au début de l’année scolaire, selon la Queen’s University de Belfast, qui s’est basée sur un échantillon de… 62 personnes.

Là est le problème de nombre de ces recherches, comme le relèvent leurs auteurs eux-mêmes: des échantillons trop faibles ou peu représentatifs. En outre, de nombreux autres facteurs peuvent interférer, comme, dans le cas des études sur la saison de la grossesse, le régime alimentaire de la mère, les pesticides, le poids à la naissance ou la maturité du système immunitaire.

L’astrologie résiste

Si ces rapports, plus ou moins vérifiés, entre naissance et vie sont peu connus du public, il en est un qui vient immédiatement à l’esprit: l’astrologie, en particulier les traits de personnalité qu’elle assigne aux douze signes du zodiaque. C’est ce registre que Matteo Antonini a choisi pour sa recherche en cours. Puisant dans le Panel suisse de ménages, une enquête détaillée sur la population, il a associé dates de naissance et profils de personnalité, définis selon cinq traits habituellement utilisés en psychologie. Il a ensuite comparé ces données à un manuel d’astrologie nord-américain distribuant les douze signes selon ces mêmes cinq critères. «J’ai obtenu exactement la même distribution, s’amuse le jeune chercheur. Mais si les résultats sont cohérents, ils ne sont pas significatifs, c’est-à-dire que la probabilité que ce soit un hasard est trop grande. Et la taille de l’effet est très petite: 0,05 sur une échelle de 10!»

Or «tester» l’astrologie n’est que le point de départ pour Matteo Antonini: «S’il n’y a pas de corrélation, c’est intéressant aussi. Pourquoi 29% des Suisses, selon une enquête Eurostat de 2005, considèrent-ils que l’astrologie est ‹scientifique›? La science devrait aussi se positionner sur des croyances qui ont des effets prononcés sur la société.» De fait, qui n’a pas entendu: «elle est têtue, c’est parce qu’elle est Bélier» ou «tu hésites beaucoup, es-tu Gémeaux?» Quoique invalidée à de nombreuses reprises – le zodiaque utilisé par les astrologues ne correspond d’ailleurs plus au calendrier astronomique! –, l’influence des astres, et donc des dates de naissance, continue à être largement mise en avant: numérologie, thème astral, horoscopes diffusés par d’innombrables médias… Simple ignorance?

Une fonction thérapeutique

«Il n’est pas nécessaire que l’astrologie soit vraie pour fonctionner, relève Emmanuèle Gardair, maître de conférences à l’Université de Reims et spécialiste de la superstition. Son manque de précision permet à chacun de se projeter et son discours normatif rassure.» L’astrophysicien Daniel Kunth, coauteur de L’astrologie est-elle une imposture?, à paraître chez CNRS éditions, confirme: «L’idée que les astres se sont penchés sur notre berceau de façon bienveillante aide à prendre des décisions. On a ainsi l’impression d’être plus qu’une particule complètement vouée au hasard, d’avoir une destinée.»

Inventer un lien de causalité entre les constellations et nous-mêmes revient donc à trouver une illusion de contrôle dans nos incontrôlables existences, particulièrement en situation de stress ou de dénuement. Le sociologue Arnaud Esquerre, dans son enquête Prédire (Fayard, 2013), a relevé que les horoscopes avaient une fonction plus thérapeutique que prédictive pour leurs utilisateurs. Lus le matin, ces énoncés en général positifs «donnent de l’énergie»; le soir, ils deviennent ludiques, dans la recherche de coïncidences avec la journée écoulée. En somme, y croire ou non est peut-être secondaire. «Le fondement de l’astrologie est mauvais du point de vue des sciences, et c’est un problème quand cela devient une aliénation dont profitent certains astrologues, rappelle Daniel Kunth. Symboliquement, en revanche, comment ne pas se sentir configuré par le rythme de la rotation de la Terre sur elle-même, et de la Terre autour du soleil? Nous avons besoin de nous sentir reliés au cosmos.»