Regards croisés sur le patrimoine

Un balayeur, un artiste, une ethnomusicologue, la présidente vaudoise de Patrimoine suisse ou un graffeur possèdent chacun leur propre manière d’appréhender ce qu’il faut conserver ou transmettre. Ils ont livré leurs impressions à Isabel Jan-Hess. Par Isabel Jan-Hess

Regards croisés sur le patrimoine // www.revuehemispheres.com

Un balayeur, un artiste, une ethnomusicologue, la présidente vaudoise de Patrimoine suisse ou un graffeur possèdent chacun leur propre manière d’appréhender ce qu’il faut conserver ou transmettre. Ils ont livré leurs impressions à Isabel Jan-Hess.

TEXTE | Isabel Jan-Hess
IMAGES | Hervé Annen

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«Je balaie devant la cathédrale et le soir j’y reviens chanter »

Michel Simonet, 58 ans Ecrivain, employé de commerce, licencié en théologie et balayeur, Fribourg

Le patrimoine de la ville de Fribourg, Michel Simonet le connaît par cœur. Balayeur à la Commune depuis trente-trois ans, il est incollable sur l’histoire de chaque bâtiment de sa région. Auteur d’Une Rose et un balai, mis en scène l’été dernier, cet ancien employé de commerce et licencié en théologie est passionné par l’histoire de sa région. «J’ai travaillé des années dans le quartier peu amène de la gare, j’étais immergé dans le quotidien de la population, j’aimais ces contacts, ce rôle social informel», confie-t-il.

Il y a une quinzaine d’années, l’employé communal a été muté dans le bourg historique, moins peuplé, au cœur d’un des plus grands patrimoines historiques de Suisse. «Je balaie devant la cathédrale et le soir j’y reviens chanter, raconte cet amateur de chants sacrés, regrettant un désintérêt croissant de la population pour son passé. Les jeunes se lancent dans l’humanitaire, dans l’art moderne, mais trop peu, à mon sens, s’imprègnent de leur culture pour leur évolution personnelle.»

Pour ce père de sept enfants, la transmission est indispensable. «On assiste à un regain d’intérêt des collectivités pour la sauvegarde du patrimoine, se réjouit-il. Même s’il y aura toujours des iconoclastes pour détruire les signes et la mémoire.»

S’il aime les vieilles pierres et leur histoire, Michel Simonet se réjouit également de leur métamorphose ou de l’apport de touches contemporaines. «La pyramide du Louvre est un exemple parfait d’une intégration d’architecture contemporaine, au bâti historique, souligne ce passionné. Bien sûr, il y a des ratés, mais le temps fait office de dépurateur, certaines choses resteront, d’autres disparaîtront naturellement.»


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«Faire vivre la mémoire pour comprendre le présent»

Madeleine Leclair, Conservatrice, responsable du département d’ethnomusicologie au Musée d’ethnographie de Genève et chargée d’enseignement dans le cadre du Master en ethnomusicologie

Conservatrice d’un patrimoine exceptionnel de musiques traditionnelles du monde, les Archives internationales de musique populaire du Musée d’ethnographie de Genève, Madeleine Leclair s’interroge régulièrement sur le sens à donner à cette mémoire musicale. «La musique ne parle pas par elle-même, souligne cette passionnée, chargée notamment de la mise en valeur de plus de 20’000 heures d’archives sonores, recueillies et conservées par l’institution depuis 1944. Chaque morceau constitue la trace sonore d’un événement particulier et, sans clé d’écoute, le sens de l’œuvre n’est souvent pas compréhensible du grand public.»

La réflexion sur la pertinence de ce patrimoine immatériel se révèle d’autant plus complexe. Le musée genevois abrite deux grands types de phonogrammes: des archives inédites, documentées sur divers plans, composées d’enregistrements de terrain et de détails contextuels. Et des supports édités, disques vinyles, cassettes, CDs, dont plusieurs sont aujourd’hui introuvables. «Je propose des sélections thématiques accessibles dans notre salon de musique. Et j’invite des musiciens contemporains à écouter ces répertoires, détaille la Canadienne, spécialiste en anthropologie de la musique et auteure d’une thèse sur les musiques liées au culte des orishas (des divinités afro-américaines, ndlr). Il s’agit d’aller au-delà des sons, de ressentir des émotions, de percevoir l’âme des musiciens et leurs sentiments, car il n’y a pas de transmission sémiologique.»
Selon cette ancienne conservatrice du Musée parisien du Quai Branly, le rôle des institutions muséales consiste prioritairement à garder une trace des époques concernées, tout en favorisant les rencontres entre les cultures, les générations et les peuples. «On ne peut pas préjuger de ce qui se passera dans l’avenir, mais on peut faire vivre la mémoire pour comprendre le présent.»


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«Aucun historien de l’art ne sait si une œuvre ou un artiste restera»

Jérôme Leuba 48 ans Artiste et enseignant à l’école de design et Haute école d’art du Valais – édhéa – HES-SO

Artiste bien connu, Jérôme Leuba est spécialisé dans les installations et les sculptures vivantes. Il met en œuvre le mouvement dans ses performances. Une discipline artistique volatile impossible à intégrer dans ce terme «un peu fourre-tout» de patrimoine pensé de manière classique, selon l’artiste.
«Il faut s’interroger sur le regard que l’on porte à une œuvre, estime cet ancien élève des Beaux-Arts de Genève, aujourd’hui enseignant à édhéa à Sierre. On ne peut pas regarder une œuvre ancienne sans une vision à la fois historique et contemporaine. Sans regard critique, on monumentalise et on n’en retire rien pour aujourd’hui.»
Pour ce père de deux enfants, la question de la mémoire reste vaste. Comment traiter les archives? Chaque courant artistique est relié à son histoire propre. «Si certains domaines restent éphémères, les répertorier et les documenter leur confère une valeur patrimoniale, souligne celui qui manie également la caméra. Le réel, être là, assister à une performance, vivre l’action est-ce plus fort que l’image? Le Land Art, par exemple, n’est jamais figé, mais ces œuvres racontent aussi une histoire, une époque qu’il est important de transmettre.» Doit-on tout garder? «On peut décider de ce que l’on veut créer, on est dans l’expérience, le challenge, reconnaît Jérôme Leuba. Mais aucun historien de l’art ne sait si une œuvre ou un artiste restera. La célébrité de la Joconde a été décuplée lorsqu’elle a été volée au Louvre…»


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«Il ne faut pas muséifier nos villes et villages»

Béatrice Lovis, 39 ans Présidente de la section vaudoise de Patrimoine suisse, Prilly (VD)

Passionnée par l’histoire et l’architecture de la Suisse romande, Béatrice Lovis a été sensibilisée très jeune au patrimoine culturel. «J’ai parcouru les musées durant mon enfance et visité de nombreux sites historiques en Italie, puis en France», se souvient-elle. Auteure d’une thèse sur le théâtre dans le Pays de Vaud au XVIIIe siècle, la Jurassienne d’origine se dévoue entièrement à sa passion. Après avoir travaillé pour différents musées à Bulle, à Genève et à Lausanne, elle prend en 2017 la présidence de la section vaudoise de Patrimoine suisse. Son association est régulièrement engagée dans des batailles judiciaires «pour éviter des pertes irrémédiables de notre héritage patrimonial». La spécialiste se dit toutefois sensible à l’équilibre nécessaire entre le passé et le présent. «Il ne faut certes pas muséifier nos villes et villages. Les bâtiments doivent évoluer avec leur époque. Par exemple, une ferme désaffectée peut être réhabilitée tout en respectant ses qualités architecturales, et il est tout à fait possible de lui offrir une nouvelle vie sous forme de logement, de salle de spectacle, sans la dénaturer.» Une bonne cohabitation entre l’architecture contemporaine et ancienne est nécessaire selon la présidente de la section vaudoise. «Dans certaines villes, on a su créer un dialogue harmonieux entre les différentes époques. C’est essentiel de conserver des témoins du passé et le savoir-faire qui leur est lié pour les transmettre aux générations futures.»


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«On ne conserve jamais trop»

Philippe Baro 34 ans Graffeur, Le Mont-sur-Lausanne

Artisan graffeur comme il se présente, Philippe Baro voit dans la conservation du patrimoine un fil rouge entre les époques. «On doit garder le plus grand nombre de traces, estime-t-il. Les musées, les lieux publics et les collections privées représentent une richesse pour l’humanité. Quel que soit le domaine, on a la chance aujourd’hui de pouvoir conserver encore plus de traces, grâce à la photographie et au numérique. Je pense qu’on ne conserve jamais trop.»
Horloger de formation, le jeune homme s’est lancé adolescent dans le graffiti sauvage. «à ce moment-là, on vise l’éphémère et l’anonymat. On crée quelque chose, en sachant qu’il sera effacé ou abîmé. Mais l’important, c’est le geste, le processus créatif. C’est ce que je garde en mémoire et souvent en photo.»
Après quelques années de graffitis, Baro perce et arrive à imposer son style. Depuis 2008, il vit de son art, multipliant les commandes. «J’allie la décoration aux graffitis sur des voitures, des façades ou des tableaux, mais j’organise aussi des événements, notamment dans le monde de l’horlogerie ou sous forme de performances.»
Malgré le succès, l’artiste reste dans cette idée de spontanéité. «Le mouvement artistique du graffiti est par définition éphémère et pas imaginé pour être conservé, précise ce jeune papa d’une petite fille de 2 ans. C’est ce qui en fait la force et la richesse.» L’aboutissement pour un artiste, c’est lorsqu’il est reconnu sans signature. Par le concept, par sa technique. Même si l’œuvre est détruite après, ce sont l’émotion et la réaction qu’elle a provoquées dans l’instant qui sont importantes.»