Savoir gouverner signifie savoir obéir

Pour le philosophe Pierre-Henri Tavoillot, la démocratie contient la promesse de la grandeur pour tout le monde. À condition d’apprendre à obéir, c’est-à-dire, étymologiquement, à « prêter l’oreille ». Par Jérémie Mercier

Savoir gouverner signifie savoir obéir // www.revuehemispheres.com

Pour le philosophe Pierre-Henri Tavoillot, la démocratie contient la promesse de la grandeur pour tout le monde. À condition d’apprendre à obéir, c’est-à-dire, étymologiquement, à «prêter l’oreille».

TEXTE | Nic Ulmi
ILLUSTRATION | Jérémie Mercier

«Le vrai mystère n’est pas que la démocratie ne fonctionne pas, mais qu’elle fonctionne un peu», écrit Pierre-Henri Tavoillot dans son nouveau livre Comment gouverner un peuple-roi? (Odile Jacob, 2019). En effet. Voilà une méthode de gouvernement a priori improbable dans laquelle le souverain – le peuple – est aussi le sujet. Et voilà un sujet-souverain pas du tout commode, qui souhaite à la fois exercer une liberté sans limites et se mettre dans les mains prévenantes d’une autorité. S’essayer à la quadrature de ce cercle, c’est une mission aussi impossible qu’indispensable selon le philosophe français, auteur d’une quinzaine d’ouvrages portant notamment sur les Lumières, sur les âges de la vie et sur l’autorité. Comment continuer à rendre possible la démocratie, menacée aujourd’hui par les déstabilisations numériques de l’espace public, par la tentation du pilotage automatique et par les glissements autoritaires vers ses variantes «illibérales»? En commençant par retourner les termes d’une question classique et en explorant d’abord l’art d’être gouverné.

L’obéissance, dites-vous, constitue un attribut essentiel de l’autorité du peuple. Voilà une notion contre-intuitive…

À l’origine, la démocratie est une rupture. Pour l’instaurer, il a fallu lutter contre des autorités qui plaçaient la source de leur légitimité dans la tradition ou dans une transcendance divine. Mais une fois la démocratie installée, la condition de sa réussite est l’obéissance volontaire. Obéir volontairement ne signifie pas être un esclave. Il y a une grande différence entre l’obéissance et la servitude. Obéir – ob audire en latin – signifie étymologiquement «prêter l’oreille», c’est-à-dire être attentif au fait qu’il y a les autres, donc refréner un tant soit peu son ego pour accepter les règles qui rendent possible une vie collective où l’on tente de vivre ensemble sans s’entretuer. Dans ce contexte, la réflexion millénaire sur l’art politique est appelée à changer de nature. Jadis, il s’agissait de conseiller le prince sur la façon de gouverner. En démocratie, il s’agit de conseiller le citoyen sur la façon d’être gouverné. C’est difficile, parce que la démocratie n’est pas un régime intuitif, spontané. La citoyenneté démocratique représente un vrai travail, il ne s’agit pas d’un acte de consommation suite auquel on est satisfait ou remboursé.

D’autres, à commencer par le philosophe Henry David Thoreau en 1849, ont placé la «désobéissance civile» au cœur de la citoyenneté. Le problème, selon vous, est que tout le monde peut s’en réclamer, aussi bien moi pour des causes que je juge justes que mon adversaire pour des causes que je trouve abjectes…

La désobéissance civile a permis de lutter contre la ségrégation raciale, ce qui me semble incontestablement justifié. Mais elle peut également être utilisée contre les médecins qui pratiquent l’avortement, contre les bouchers si vous êtes végane, contre les enseignants si vous estimez que les programmes scolaires ne sont pas conformes à ce qu’il faut enseigner… On glisse à partir de là dans un individualisme, une fragmentation qui empêche la vie commune. La désobéissance est une pratique politique qui parfois se révèle justifiée après coup, lorsque le processus l’entérine au bout du compte. Mais on ne peut en aucun cas en faire un principe, car un principe correspond à ce qui vaut en tout temps et en tout lieu.

Pour le peuple, exercer son autorité, c’est obéir. Pour les personnes qui gouvernent, gouverner, c’est servir…

«Autorité» vient du latin augere, qui signifie «augmenter, accroître». L’autorité, étymologiquement, est un augmentateur. Elle augmente la force d’un pouvoir, à tel point que celui qui a de l’autorité n’a pas besoin de contraindre. D’où vient cette augmentation? On pensait autrefois qu’elle vous venait soit d’ancêtres glorieux, d’un âge d’or qui vous avait conféré ce pouvoir, soit d’une entité divine. Ce qui caractérise la modernité démocratique, c’est que ces augmentateurs transcendants ont disparu, ou qu’ils ont en tout cas perdu leur évidence. Le grand défi des démocraties est que l’homme s’augmente lui-même, que le peuple souverain soit augmenté d’une autorité qui émane de lui seul. Ça paraît absurde et fou, c’est l’image du Baron de Münchhausen qui, plongé dans un marais, ne sait pas comment s’en sortir, jusqu’à ce qu’il ait l’idée géniale de se soulever lui-même en se tirant par les cheveux… Comment un élu, un gouvernant peut-il s’augmenter ainsi? Le seul moyen consiste, je pense, à se mettre au service d’autrui, c’est-à-dire à gouverner d’une manière qui fait grandir à la fois celui qui gouverne et celui qui est gouverné. À travers ce processus – même si c’est là un horizon qui s’éloigne à mesure qu’on s’en approche – la formidable promesse de l’âge démocratique, c’est la grandeur pour tous.

Vous montrez que le peuple n’est pas le point de départ de la démocratie, mais son point d’arrivée.

Le peuple n’est pas une entité, une substance qui préexisterait et qu’il s’agirait de faire émerger. Le peuple ne se définit qu’à travers la capacité collective d’agir. Cette action se déploie à travers quatre méthodes: les élections, qui donnent une légitimité à ceux qui exercent le pouvoir; les délibérations, où l’on discute de la manière dont on veut vivre ensemble; les décisions, qu’il faut prendre à un moment donné en clôturant les délibérations; et la reddition de comptes, c’est-à-dire la remise en jeu, régulièrement, du mandat de ceux qui ont décidé et qui peuvent ainsi, le cas échéant, être écartés de l’exercice du pouvoir. Si ces quatre éléments sont présents, on se trouve en démocratie. S’il en manque un seul, on quitte l’univers démocratique. En Iran, il y a des élections, dont on ne sait pas à l’avance quels seront les résultats, donc de ce point de vue-là c’est une république, mais il n’y a pas d’espace public libre, donc pas de délibération. En Russie, il y a des élections et même des délibérations, même si c’est un peu risqué de s’y adonner. Mais il manque l’étape de reddition de comptes qui fait qu’un mandat est remis en jeu. Poutine gagne toujours à la fin, on ne peut donc pas véritablement parler de démocratie.

Comment internet modifie-t-il ce processus?

Après une période où l’on a vu surgir l’utopie d’une démocratie participative régénérée par le web, on ressent depuis quelques années une forme de désenchantement. Internet nous apparaît désormais comme un espace public numérique qui est à la fois privatisé par les grandes plateformes et ouvert aux quatre vents, au point d’être vulnérable face à des déstabilisations massives telles que des campagnes de fake news et des tentatives de manipulations électorales. Dans mon livre, je cite le témoignage d’Alex Stamos, qui était le responsable de la cybersécurité de Facebook pendant les dernières présidentielles américaines. Selon lui, les déstabilisations de l’espace public numérique émanant notamment de la Russie ont moins pour objectif de faire gagner tel ou tel candidat que de faire en sorte que les citoyens des démocraties perdent confiance dans les élections. L’idée, c’est de répandre chez ceux qui ont perdu le sentiment qu’ils n’ont pas vraiment perdu, et chez ceux qui ont gagné le sentiment qu’ils n’ont pas forcément gagné… Ces déstabilisateurs utilisent ainsi l’espace public, trésor de la démocratie, contre la démocratie.

Le numérique relance aussi le rêve d’un gouvernement automatique.

Il s’agit là d’un rêve anarchiste. Le terme anarchie, au sens de la philosophie politique, désigne l’idée que l’ordre est beaucoup mieux réalisé sans gouvernement. L’anarchie, ce n’est pas le désordre. Le rêve de Proudhon, théoricien anarchiste du XIXe siècle, était que l’on teste l’idée que le gouvernement représente le principal fauteur de troubles, et qu’il faut s’en passer pour arriver à un ordre parfait. C’est de là que surgit la tentation de dire que tout irait mieux avec un système quasi automatique. On n’en est d’ailleurs pas loin: l’administration, les contraintes économiques, les règles du droit concourent à faire fonctionner beaucoup de choses sans passer par des décisions politiques. On retrouve ce rêve dans le monde de l’entreprise, qui est le règne des process: mettons en place des process partout, ça nous évitera de devoir décider… Un des dangers du pilotage quasi automatique, qui existe aujourd’hui pour toute une série de thématiques dans l’Union européenne, est que les peuples basculent dans l’autre camp, celui de la démocratie «illibérale», portés par la nostalgie de la dictature ou en tout cas d’un pouvoir fort, qui remet de la décision dans le processus politique et qui gère par exemple la politique migratoire de manière volontariste, comme on le voit en Italie. Je pense que la démocratie libérale doit veiller à naviguer entre ces deux écueils: celui du gouvernement automatique et celui de la démocratie illibérale.

Bien que la démocratie représente un casse-tête, un mystère et un horizon fondamentalement inatteignable, vous vous positionnez contre la boutade de Churchill qui y voyait «le pire des régimes à l’exception de tous les autres». Vous affirmez que c’est au contraire «vraiment le meilleur». Qu’est-ce qui vous pousse à cette déclaration…

… d’amour? Je considère que la démocratie représente le meilleur des systèmes parce que c’est le plus conforme à ce qui me semble être la vérité fondamentale de l’humanité: le fait de grandir, de devenir adulte. C’est une chose qu’il faut rappeler, parce que la démocratie est animée par un très fort esprit autocritique. On vous dira que la civilisation de la démocratie est une civilisation capitaliste, qui a détruit l’environnement, qui a été impérialiste, raciste, colonialiste, machiste… OK. Mais la civilisation démocratique est aussi la seule qui a inventé l’anti-impérialisme, l’anti racisme, l’anti-machisme… On peut éprouver de la fierté face à cette capacité d’autocritique et face à cette grandeur qui fait grandir, permettant à chaque personne de devenir une grande personne.

Bio express

Illustration: Jérémie Mercier

1965 Naissance à Saint-Étienne

1996 Doctorat à Paris-Sorbonne sur Kant et la querelle des Lumières

Depuis 1998 Enseignant à Paris-Sorbonne

2000-2002 Conseiller au cabinet du ministre de l’Éducation nationale

2004-2013 Membre du Conseil d’analyse de la société (auprès du premier ministre)

2011 Publie Qui doit gouverner? Une brève histoire de l’autorité (Grasset)

2015 Publie L’abeille (et le) philosophe: étonnant voyage dans la ruche des sages (Odile Jacob, avec François Tavoillot), une histoire de la culture occidentale à travers les déclinaisons allégoriques de cet insecte

2019 Publie Comment gouverner un peuple-roi? Traité nouveau d’art politique (Odile Jacob)