Se réapproprier le cloud: mode d’emploi

Afin de mieux comprendre comment nous stockons et partageons nos données sur la Toile, l’ECAL a lancé une recherche s’articulant autour
du design, de l’ethnographie et de l’architecture. Résultat ? Un kit pour rapatrier chez soi son “data-self”. Par Tania Araman

« Se réapproprier le cloud: mode d’emploi»//www.revuehemispheres.com
5 Connected Objects est l’une des déclinaisons possibles de l’implémentation de son propre cloud. Avec ces cinq objets, les chercheurs ont souhaité matérialiser la présence fantomatique du cloud, qui cristallise notamment la peur de perdre ses données, stockées dans une entité abstraite. © ECAL / Daniela Droz & Tonatiuh Ambrosetti

Afin de mieux comprendre comment nous stockons et partageons nos données sur la Toile, l’ECAL a lancé une recherche s’articulant autour du design, de l’ethnographie et de l’architecture. Résultat? Un kit pour rapatrier chez soi son «data-self».

TEXTE | Tania Araman

Le cloud, tout le monde connaît. Ou du moins en a entendu parler. Cet espace désincarné où nous stockons nos photos, nos documents, notre musique, nos informations, bref, les moindres petites parcelles de notre vie quotidienne. Mais savons-nous vraiment comment tout cela fonctionne et se matérialise? «Nous avons parfois le sentiment d’avoir affaire à une technologie qui nous dépasse, qu’on ne comprend pas vraiment, un peu mystérieuse, voire inquiétante, relève Patrick Keller, professeur au département Media & Interaction Design à l’ECAL/école cantonale d’art de Lausanne – HES-SO. Pourtant, sciemment ou non, nous partageons tous quotidiennement nos données.»

Interroger le cloud

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Face au cloud, nous avons parfois le sentiment d’avoir affaire à une technologie qui nous dépasse, un peu mystérieuse, voire inquiétante, relève le designer Patrick Keller. © François Wavre | lundi13

C’est en partant de ce constat qu’est né le projet de recherche Inhabiting and Interfacing the Cloud(s), mené en collaboration avec la Haute école d’art et de design – HEAD – Genève, l’EPFL et l’EPFL+ECAL Lab. «Nous souhaitions interroger cette infrastructure iconique, souvent réglementée par les intérêts économiques de grandes compagnies, et nous la réapproprier, en réfléchissant à de nouvelles interfaces et à des manières originales de stocker et traiter nos données.»

Une approche articulée autour de trois dimensions: le design, l’ethnographie et l’architecture territoriale. «Tout en étudiant comment les usagers se servent du cloud et se représentent la façon dont il se matérialise, nous avons invité des designers à imaginer de nouvelles configurations, sous la forme d’objets connectés inédits, en partant du principe que, dans un avenir proche, de plus en plus d’objets triviaux généreront une grande quantité d’informations sur notre manière de vivre.» Ainsi, durant une phase préliminaire d’esquisses, le designer d’origine anglaise et colombienne Matthew Plummer Fernandez a participé à la conception d’un cochon-tirelire réclamant constamment qu’on le nourrisse d’argent et menaçant, si l’on refuse d’obtempérer, de livrer en pâture sur la Toile nos données privées… «Une manière indirecte de critiquer ce qui se passe réellement, souligne Patrick Keller. Un autre volet de la recherche se rapportait davantage à la dimension architecturale et étudiait comment les data centers, qui occupent généralement d’immenses bâtiments ultra-sécurisés, pouvaient être rapatriés dans nos propres domiciles.»

Se réapproprier son data-self

Sur la base de ces premières réflexions et de ces premiers essais, recensés et décrits sur un blog ouvert au public, l’équipe a ensuite développé un kit baptisé Clouds of Cards, disponible en open source et permettant à tout un chacun de se réapproprier son «data-self». «Ce kit propose notamment la marche à suivre pour transformer les étagères standardisées des data centers, connues sous le nom de 19’’ rack, en meubles en bois à faire découper et à assembler soi-même, sur lesquels on peut par exemple placer des plantes. Ces dernières prospèrent grâce à l’air chaud généré par les serveurs, air asséché qu’elles peuvent du même coup réhydrater ou parfumer.»

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L’installation 19” Living Rack comprend une base technique qui peut être combinée et customisée dans trois différents formats: bureau,  maison ou jardin. Le but consiste à créer un data center personnel. © ECAL / Daniela Droz & Tonatiuh Ambrosetti

Les chercheurs ont également imaginé un nouveau cloud, composé de cinq dossiers automatisant une action et pouvant être reliés à cinq objets connectés. «Par exemple, le dossier To care, qui crée un back-up de tous les fichiers qu’on y place, est relié à une petite structure recouverte d’une surface en plexiglas qui prend facilement la poussière. Si on ne la nettoie pas régulièrement, le dossier cesse de sauvegarder nos données. To accumulate, qui ne sert qu’à stocker nos fichiers, est quant à lui relié à un objet vertical très instable: si on le fait tomber, ce qu’on a mis dans le dossier est effacé. C’est une manière d’illustrer et d’incarner nos attentes face au cloud, ainsi que l’inquiétude qu’il peut causer quant au traitement de nos données.»

Plutôt adressé à des communautés de designers ou à des particuliers travaillant à leur domicile, Cloud of Cardspermet aussi aux plus ambitieux d’imaginer et de réaliser leurs propres versions du cloud ou d’interfaces, sous forme d’objets connectés, par le biais d’une bibliothèque de codes et d’outils de programmation. «Nous désirions montrer qu’il était possible de créer des alternatives à ce qui existe déjà, tout en ouvrant la porte à de nouvelles idées.» Le projet a également donné naissance à un ouvrage relatant les diverses étapes de sa genèse et offrant une analyse des résultats obtenus.