Un âge de transformations multiples et divergentes

Alors que notre société et notre système économique fonctionnent encore sous le signe de la croissance et de l’innovation permanente, nous faisons face à des risques écologiques sans précédent dans l’histoire humaine. Un paradoxe qui nous fait perdre nos repères et nous donne le sentiment d’être constamment en plein bouleversement. Par Geneviève Ruiz

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Alors que notre société et notre système économique fonctionnent encore sous le signe de la croissance et de l’innovation permanente, nous faisons face à des risques écologiques sans précédent dans l’histoire humaine. Un paradoxe qui nous fait perdre nos repères et nous donne le sentiment d’être constamment en plein bouleversement.

TEXTE | Geneviève Ruiz

Selon certains scénarios, il y aura dans le monde entre 50 et 100 milliards d’objets connectés vers 2050. Les états, les entreprises, le savoir, les services, tout aura été intégralement numérisé et l’intelligence artificielle sera présente dans les plus infimes aspects de notre quotidien. Pourtant, une question fondamentale demeure, selon Alexandre Monnin, philosophe qui a consacré sa thèse au web et qui dirige le master Stratégie et Design pour l’Anthropocène de l’école supérieure de commerce de Clermont-Ferrand: «Aurons-nous les moyens matériels de soutenir cette révolution numérique? Les modèles pour l’avenir indiquent tous une diminution des ressources énergétiques ainsi que des matières premières. Je rappelle qu’un smartphone contient 60 à 80% des éléments du tableau périodique.» Pour le philosophe, nous vivons une époque paradoxale dans le sens où elle est marquée par plusieurs révolutions divergentes: «Nous travaillons à implémenter des technologies dont nous ne savons pas si elles auront les moyens de se réaliser. En même temps, nous devons rapidement trouver des solutions pour nous adapter aux transformations écologiques.»

Laurent Testot, journaliste et auteur de Cataclysmes. Une histoire environnementale de l’humanité, a un avis plus modéré sur la question de la révolution numérique: «Les ressources vont certes diminuer durant les prochaines décennies, mais il est tout à fait possible que les états les réservent en priorité pour faire fonctionner les nouvelles technologies, car ce domaine leur paraît stratégique.» Il ajoute: «Si les limites physiques de notre planète sont clairement établies par les scientifiques, nul ne peut prédire comment l’humanité s’y adaptera en termes socio-politiques.» Dans son livre, ce spécialiste de l’histoire globale analyse la crise écologique actuelle à l’aune de la longue histoire environnementale de l’humanité, qu’il divise en différents cycles : l’agriculture a notamment supplanté les chasseurs-cueilleurs il y a 10’000 ans, avant de laisser la place à la révolution industrielle et à la fertilisation chimique des sols il y a 200 ans. «Chacune de ces étapes a permis à l’humanité de dépasser un seuil démographique au-delà duquel il n’y avait plus assez de ressources, explique Laurent Testot. Alors que nous atteindrons vraisemblablement les 10 milliards d’êtres humains en 2050, nous arriverons à un seuil critique, mais nous ne savons pas encore si une révolution nous permettra de passer à un nouveau cycle. Ce que je constate dans tous les cas, c’est une accélération de l’histoire. Nous avons très peu de temps pour nous préparer à ce grand changement.»

Aucune civilisation n’est immortelle

Notre civilisation risque-t-elle de s’effondrer et de mettre en péril la survie de l’espèce humaine? 11 La thèse de la mortalité des civilisations a été popularisée par le biologiste américain Jared Diamond dans son best-seller Effondrement, publié en 2005. Il a recensé cinq facteurs contribuant à la fin d’une civilisation: les dommages à l’environnement, le changement climatique, les conflits, la disparition des échanges commerciaux avec l’extérieur et les réponses inadaptées des élites.«Aucune civilisation n’est immortelle, précise le journaliste. En revanche, un effondrement ne ressemble le plus souvent pas à une apocalypse. Peut-être que les historiens du futur analyseront la période comprise entre 2040 et 2070 comme un “ effondrement ”. Mais cela ne signifie pas que cela sera perçu comme tel par les individus dans leurs trajectoires de vie et leurs biographies.» Si l’on peut s’attendre à de profondes métamorphoses dues au changement climatique et à la raréfaction des ressources, il est par exemple peu probable qu’une structure étatique disparaisse du jour au lendemain. «Les états vont éventuellement recentrer leur action sur certains secteurs et en abandonner d’autres», analyse Laurent Testot. Les scénarios d’un retour à de petites communautés agricoles, ou carrément à des unités de survie, comme le prônent les survivalistes2 2 La mouvance survivaliste est née aux états-Unis dans les années 1960. Convaincus que notre société va connaître un effondrement brusque prochainement, ses adeptes s’y préparent en développant un savoir-faire en termes d’autonomie alimentaire ou énergétique. Les survivalistes sont divisés en plusieurs branches, dont certaines flirtent avec des idéologies misogynes ou d’extrême droite., ne sont donc pas les plus plausibles. Nous compterons avec un immense héritage d’infrastructures techniques. Que va-t-on en faire, comment va-t-on l’utiliser? Peut-on imaginer, par exemple, que certaines lignes de chemin de fer ou aériennes demeurent?

Denis Couvet, écologue et professeur au Muséum national d’histoire naturelle de Paris, considère que l’on peut dégager trois grandes tendances parmi les scénarios pour l’avenir. La première, baptisée «Effondrement», comporte deux variantes, celle d’un changement majeur de l’ensemble des sociétés, et celle de la forteresse. «Il s’agit de la perspective prise par le gouvernement américain actuel. Certains pays tenteront de se réfugier dans une forteresse technologique et économique, laissant tous les autres en rade. Mais ce pourrait être une illusion.» La deuxième option est celle de la continuation de la trajectoire suivie depuis les Lumières, dans laquelle les sciences et les technologies permettront de résoudre les problèmes environnementaux. «Elle a ses limites, ainsi que l’a montré le déploiement récent de certaines technologies prometteuses comme les OGM, mais qui n’ont pour le moment ni diminué l’utilisation de pesticides, ni réduit la déforestation, car l’on n’en maîtrise pas les effets agronomiques et sociaux.» Le troisième scénario est celui d’une grande transition sociale et écologique, avec l’idée que les humains doivent se réorganiser socialement et culturellement pour répondre à la crise écologique. «Il s’agit notamment de favoriser une conception de la vie “ bonne ” dissociée de la consommation matérielle, mais associée à une réduction des inégalités ou encore à l’implémentation d’incitations économiques.» Pour Denis Couvet, il y a urgence que ces trois scénarios, leur pertinence, les moyens à réunir pour les mettre en œuvre, ou les éviter, soient débattus de façon démocratique dans nos sociétés. On peut certes supposer que le futur sera constitué d’un mélange de ces tendances. Reste à savoir dans quelles proportions.

Les leçons de la crise du coronavirus

Avec le mini-effondrement qu’elle a provoqué, la crise du coronavirus a-t-elle permis d’entrevoir des réponses? Pour Laurent Testot, cette pandémie a révélé la vulnérabilité de nos sociétés interconnectées: «Comme la Chine fournit la plupart des substances actives des médicaments à l’Europe, nous pouvons rapidement nous retrouver en pénurie.» Les mesures de confinement ont d’autre part fonctionné comme un amplificateur d’inégalités, parfois arbitraire: des secteurs économiques ont été fermés du jour au lendemain, empêchant des millions d’entrepreneurs et de travailleurs de toucher un salaire. «On a été frappé par la rapidité avec laquelle une partie de la population est tombée dans la précarité, observe Alexandre Monnin. Notre système fonctionne constamment à flux tendu.» Le philosophe fait un parallèle avec ce qui pourrait se passer dans le futur, si des pans entiers de l’économie venaient à s’effondrer: «Les conséquences pourraient être dévastatrices. C’est pour cela que je défends l’idée que les institutions et les entreprises doivent se préparer aux bouleversements qui nous attendent, afin d’éviter un choc brutal.» Pour Alexandre Monnin, les entreprises doivent inclure des scénarios d’effondrement dans leur stratégie. Certaines le font déjà, à l’instar du constructeur automobile Ford, qui imagine une ville où les voitures autonomes céderaient le pas aux piétons. «Nous appelons cela la “ désinnovation ”: il s’agit de penser à la fermeture des possibles ou de certains marchés, au lieu d’innover à tout-va. Les entreprises doivent organiser leur reconversion à une autre échelle, basée sur d’autres réseaux. Cela permettra aux organisations d’atterrir plus en douceur, aux travailleurs de se reconvertir et à la société de tenter d’absorber ces changements.»

Le problème, c’est qu’actuellement les individus sont captifs du fonctionnement de ces organisations. Un dirigeant ne peut pas se permettre de fermer des départements de son entreprise, car cela créerait du chômage. Un politicien n’arrive pas à implémenter des mesures radicales, car l’inertie propre au fonctionnement d’une administration étatique ne le permet pas. De même qu’un chercheur proposera plus facilement un projet dans le domaine des nouvelles technologies sophistiquées pour trouver des financements. «La majorité des dirigeants ont conscience de cette situation en privé, mais se sentent impuissants, observe Alexandre Monnin. On assiste à un jeu de dupes.»

L’écart entre la volonté et l’action

Comment saurons-nous sortir de cette acrasie? De nombreux scientifiques tablent sur la résilience des sociétés humaines, soit leur capacité à résister aux perturbations en s’adaptant. Pour d’autres, il est urgent de créer de nouveaux récits sur notre rapport au monde, qui intègrent les enjeux à venir. Denis Couvet insiste sur la notion de «frugalité heureuse»: «une vie “ bonne ”, qui relativise l’importance de la consommation. En ce sens, le philosophe allemand Hartmut Rosa évoque la disponibilité permanente qui caractérise nos sociétés et qui tue le désir. Il faut revenir à davantage d’indisponibilité dans tous les domaines.»

Laurent Testot relate le destin de la civilisation maya, pour montrer que l’histoire peut donner des exemples d’effondrements «positifs» et permettre de dépeindre un avenir «désirable»: «Les Mayas ont abandonné derrière eux des cités devenues invivables pour cultiver leurs terres en petites communautés. Ils ont ainsi créé des sociétés résilientes. Lorsque les Espagnols ont débarqué, la civilisation aztèque, alors à son apogée, s’est effondrée en deux ans sous les coups successifs des épidémies et des guerres. Les conquistadores ont eu besoin de 100 fois plus de temps pour soumettre les tribus mayas.»

«Il ne s’agit pas uniquement de changement climatique. Tout change.» (traduit de l’anglais It’s not climate change – It’s everything change) Margaret Atwood, écrivaine

536

La pire année de l’histoire de l’humanité : l’an 536 a pu être ainsi décrit grâce à l’analyse d’une carotte glaciaire. Cette période a en effet été caractérisée par une catastrophe climatique qui a entraîné un refroidissement des températures de 1,5 à 2,5 degrés. Des récoltes désastreuses ont suivi, qui ont fragilisé les sociétés, avant que la première épidémie de peste ne sévisse quelques années plus tard, en 541.


Définitions

Anthropocène

Le Prix Nobel de chimie Paul Crutzen a popularisé cette notion en 2002 dans un article affirmant que l’humanité est entrée dans une nouvelle ère géologique marquée par l’impact de l’être humain sur le système terrestre. Bien que critiqué, ce terme s’impose peu à peu dans le vocabulaire courant.

Bouleversement

Désigne une profonde perturbation, un trouble violent. Terme fréquemment utilisé pour décrire les changements majeurs pouvant affecter les sociétés humaines en raison des risques environnementaux.

Collapsologie

Ce courant de pensée récent étudie les risques d’un effondrement de la civilisation industrielle, qu’il définit comme le processus à l’issue duquel les besoins de base ne sont plus fournis à une majorité de la population par des services encadrés par la loi. Certaines critiques réfutent son caractère scientifique. Mais des universités ont créé des centres de recherche qui lui sont dédiés.

Métamorphose

Il s’agit d’un changement de forme, de nature ou de structure tel que la chose n’est plus reconnaissable. Il y a les stades de la métamorphose des insectes, mais aussi les transformations d’une personne ou d’une société.

Résilience

Du latin resilire («rebondir»), ce terme était à l’origine utilisé en physique pour décrire la capacité d’un matériau à retrouver son état initial. Il a été popularisé par la psychologie, pour laquelle il désigne l’aptitude à rebondir après des traumatismes. En lien avec les risques écologiques, la résilience décrit la capacité des systèmes à résister aux perturbations.

Transition

Parmi les nombreuses définitions de ce mot qui signifie le passage d’un état à un autre, il y a celle, littéraire, qui désigne le passage de l’expression d’une idée à une autre. Du côté de la physique, on parle de la transformation de l’état d’une matière ou d’un système à un autre. Et dans les sciences humaines, on l’utilise pour décrire le passage d’un état de chose à un autre.


L’héritage de la civilisation du poulet

Les restes de poulet pourraient devenir le symbole marquant de notre ère pour les futurs archéologues. Avec 23 milliards d’individus, le poulet est l’espèce vertébrée la plus répandue sur Terre.

Un article d’une équipe de paléontologues de l’Université de Leicester, publié sur le site The Conversation France, raconte comment cet oiseau domestiqué en Asie du Sud-Est il y a 6’000 ans pourrait bien devenir un symbole de notre société, en raison de ces millions de squelettes à croissance rapide que nous aurons laissés derrière nous, éparpillés dans les décharges et les fermes du monde entier.

Les futurs archéologues sauront-ils décrypter l’énigme de ce drôle d’héritage?
Car le poulet moderne n’existe sous sa forme actuelle que par l’intervention humaine, qui a altéré ses gènes pour qu’il produise plus de viande en moins de temps. Depuis les années 1950, la population de poulets a augmenté parallèlement à la croissance démographique et à l’utilisation des carburants fossiles. Actuellement, la consommation de la chair de cet animal affaibli, dont les os sont souvent déformés et qui ne saurait vivre au-delà de six semaines sans souffrir de problèmes cardiaques, ne cesse d’augmenter. Car elle est peu coûteuse et moins productrice de gaz à effet de serre que le bœuf ou le porc.