Un opéra phénoménal, marginal et démesuré

D’une durée de vingt-neuf heures, Licht de Karlheinz Stockhausen est le plus grand opéra jamais composé. Constituée de sept parties nommées d’après les jours de la semaine, cette œuvre monumentale fait figure d’ovni dans le monde des arts dramatiques. Par Andrée-Marie Dussault

«Un opéra phénoménal, marginal et démesuré» // www.revuehemispheres.com

D’une durée de vingt-neuf heures, Licht de Karlheinz Stockhausen est le plus grand opéra jamais composé. Constituée de sept parties nommées d’après les jours de la semaine, cette œuvre monumentale fait figure d’ovni dans le monde des arts dramatiques.

TEXTE | Andrée-Marie Dussault
IMAGE | Stefan Müller

Un opéra qui dure vingt-neuf heures, composé de sept parties nommées selon les jours de la semaine et liées aux planètes, et dont chacune se suffit à elle-même. C’est ce qu’a créé Karlheinz Stockhausen (1928-2007) avec son œuvre gigantesque Licht (Lumière). Pendant une trentaine d’années, toutes les commandes qu’a reçues le compositeur allemand ont été intégrées à son opéra phare.

Professeur d’histoire de la musique aux Hautes écoles de musique de Genève et de Lausanne (HEM-GE et HEMU), Philippe Albèra souligne que, de par sa taille, Licht est exceptionnel dans l’univers des opéras. «En termes de cycles opératiques, il y a la Tétralogie de Richard Wagner, mais je n’en vois pas d’autres. En général, les opéras occupent une soirée. Il y a même des œuvres contemporaines qui durent entre vingt et cinquante minutes.» Les cycles opératiques sont rarissimes pour des raisons très simple: «L’opéra représente une machine énorme; c’est la forme la plus lourde et la plus coûteuse du domaine artistique. écrire un opéra représente un travail de longue haleine, qui prend souvent plusieurs années au compositeur.» Même les cycles de pièces de théâtre sont plutôt rares. «Je pense aux Pièces de guerre, la trilogie d’Edward Bond, mais il s’agit d’un phénomène exceptionnel.»

Une démarche en dehors des formes traditionnelles

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Dienstag aus Licht (jeudi de lumière en français) est le quatrième des sept opéras composant le cycle opératique Licht de Karlheinz Stockhausen. Cette image a été prise lors de sa première présentation intégrale en 1993 à l’opéra de Leipzig. © Stockhausen between century and millennium. Archive Stockhausen Foundation for Music, Kürten, Germany (www.karlheinzstockhausen.org)

La démarche de Karlheinz Stockhausen est singulière, souligne Philippe Albèra, car «l’opéra est une institution rigide qui impose aux compositeurs ses propres standards. Il se place en dehors de la forme traditionnelle. Licht ne repose pas sur une histoire, comme c’est habituellement le cas dans l’opéra, et ne fait pas appel à un orchestre symphonique.» Chez Karlheinz Stockhausen, le médium électronique est essentiel. Il a recours à quelques instruments, notamment des synthétiseurs, aux moyens électro-acoustiques et aux voix (solistes ou chorales). Certains protagonistes sont des instruments et non des chanteurs. Les trois personnages principaux de Licht, l’archange Michel, Eve et Lucifer, sont respectivement représentés par la trompette, le cor de basset et le trombone.

 

Karlheinz Stockhausen a ainsi défendu une vision très personnelle de l’opéra, sans se soucier de s’intégrer à une tradition du genre, fait valoir Philippe Albèra. «Ses références ne sont pas celles de l’opéra occidental, mais du théâtre musical d’Extrême-Orient.» Comme le kathakali, forme de théâtre dansé du sud de l’Inde ou le , un style traditionnel japonais. Des pièces très longues, comptant plusieurs épisodes, où la gestuelle joue un rôle important. Le théâtre selon Stockhausen possède aussi une dimension cérémonielle, rituelle. «Il s’agit d’un montage de matériaux très divers, qui évoque parfois le conte et intègre des éléments de sa propre biographie», explique l’historien de la musique qui rappelle qu’adolescent, Stockhausen a vécu les horreurs de la guerre, au cours de laquelle il a perdu ses deux parents. Il ajoute que plusieurs membres de sa propre famille ont formé la troupe qui a assuré la création des différentes journées.

Un mysticisme très personnel

Le compositeur allemand a construit sa propre fantasmagorie à partir de références à la mythologie, à différentes religions, à un mysticisme très personnel, au futurisme, à sa conviction d’être un extraterrestre et à sa fascination pour Le Livre d’Urantia, lié à la secte du même nom, décrit Philippe Albèra. «C’est parfois assez naïf, mais la puissance de son invention musicale est impressionnante.»

Les différentes journées de Licht n’ont cependant pas fait l’unanimité. Elles ont été jouées dans différentes maisons d’opéras, mais le cycle n’a jamais été présenté entièrement. «Personne n’a eu le courage de le faire jusqu’à maintenant! Cette œuvre monumentale n’a pas suscité un mouvement chez d’autres compositeurs.» Notamment parce que ces opéras posent un problème de représentation, avance le professeur. Par exemple, Stockhausen exige que des personnages volent dans l’espace. «Il trouvait absurde qu’on ne parvienne pas à le réaliser. Il s’est parfois disputé avec des metteurs en scène, qui prenaient ses idées avec un scepticisme légèrement ironique!» Certaines de ses œuvres demandent que les forces musicales entourent le public. D’autres doivent être présentées en plein air et beaucoup ont des durées très longues.

«Stockhausen a été un compositeur visionnaire, estime Philippe Albèra. Ce qu’il imaginait dépassait les moyens à sa disposition. En ce sens, son œuvre a marqué son époque et pose encore un défi pour le temps présent.» Jusqu’à sa mort en 2007, Karlheinz Stockhausen contrôlait tous les détails dans les représentations. Désormais, les metteurs en scène et les musiciens pourront en donner leur propre interprétation, fait valoir Philippe Albèra: «Il sera intéressant de voir ce qu’il en résulte!»