Vers la fin de l’autorité?

Difficile, dans notre société, d’identifier des personnes ou des statuts dont l’autorité serait incontestable. L’autorité serait-elle en crise ? Au XIXe siècle déjà, cette question faisait l’objet de nombreux débats. Par Geneviève Ruiz

Revue Hémisphères n°17 - Vers la fin de l'autorité ?

Difficile, dans notre société, d’identifier des personnes ou des statuts dont l’autorité serait incontestable. L’autorité serait-elle en crise? Au XIXe siècle déjà, cette question faisait l’objet de nombreux débats.

TEXTE | Geneviève Ruiz

La crise de l’autorité sature les discours actuels, notamment politiques ou médiatiques. On cherche à comprendre les raisons de sa disparition ou ses conséquences. Souvent teintés de nostalgie, ces débats ne sont pas nouveaux. «Le monde actuel, le monde sans autorité consacrée, semble placé entre deux impossibilités: l’impossibilité du passé, l’impossibilité de l’avenir», écrivait déjà François-René de Chateaubriand1François-René de Chateaubriand (1768-1848) est un homme politique français, de même qu’un grand nom de la littérature. Il a rédigé ses Mémoires d’outre-tombe entre 1809 et 1841. Il souhaitait qu’elles ne soient publiées qu’après sa mort, ce qui a été fait en 1849. Il y retrace ses origines familiales, sa vie, ainsi que des considérations sur l’avenir de la France. L’histoire décrit la société rurale du début du XIXe siècle. dans ses Mémoires d’outre-tombe.

Durant le XIXe siècle, alors que les processus de démocratisation et d’industrialisation bouleversent l’ordre social, «les hommes sont persuadés de voir s’effondrer autour d’eux les autorités traditionnelles, explique l’historien Pierre Karila-Cohen, professeur à l’Université de Rennes 2. Quels que soient leur positionnement politique ou leur classe sociale, ils sont frappés par le caractère incertain d’un monde dans lequel plus aucune formule politique n’apparaît pérenne et où les trajectoires sociales deviennent imprévisibles.»

Cette incursion historique permet un autre regard sur la crise de l’autorité d’aujourd’hui. Elle fait aussi comprendre que l’autorité représente «une interaction entre deux ou plusieurs individus dans une société donnée et à un moment donné, poursuit Pierre Karila-Cohen. La légitimité qui entoure le détenteur de l’autorité est liée à un ensemble de conditions et de représentations variables dans le temps et dans l’espace. Un pharaon égyptien et ses attributs de pouvoir ne représentent plus l’autorité en 2019. Mais inutile de remonter aussi loin dans l’histoire: le style du monarque républicain Charles de Gaulle ne fonctionnerait plus actuellement.» Les figures d’autorité comme le gendarme, l’instituteur ou le prêtre ont aussi été régulièrement contestées depuis leur création. «Les instituteurs ont pu être perçus comme des suppôts du diable ou les gendarmes caillassés dans certaines campagnes au XIXe siècle, souligne Pierre Karila-Cohen. L’autorité et ses figures font parfois l’objet d’un consensus social, mais toujours limité dans le temps.»

Les Lumières et la fin de l’autorité divine

Ce qui caractériserait le XXIe siècle ne serait donc pas la crise de l’autorité. Mais plutôt la rapidité avec laquelle les configurations d’autorité se succèdent les unes aux autres. Les formes d’autorité caractéristiques de la modernité ne sauraient cependant être comprises sans mentionner le bouleversement des Lumières. Auparavant, pour résumer grossièrement, l’autorité reposait sur un ordre divin ou sur la tradition. De nouvelles idées vont délégitimiser cette forme de supériorité venant d’au-dessus. Pour les philosophes d’alors, la nouvelle autorité doit provenir de l’humanité elle-même et de sa pensée critique. «L’espoir qui réside derrière ces idées est de débarrasser l’humanité de l’arbitraire, observe Jean-Pierre Lebrun, psychiatre et psychanalyse belge, auteur de plusieurs ouvrages en lien avec l’autorité. En se basant sur les connaissances rationnelles, les êtres humains vont désormais s’organiser entre eux pour décider.»

Malgré les progrès permis par cette conception, il reste un problème: pour des raisons d’organisation évidentes, la charge d’exécuter les décisions pour la société et la population doit être déléguée à certains individus. Or ceux-ci vont forcément introduire un peu de leur subjectivité dans ce processus. «On souhaite en finir avec la religion, l’arbitraire et la prévalence de certaines positions, précise le psychiatre. Mais on ne fait dans le fond que repousser l’arbitraire, qui ne disparaît pas complètement. Ce problème se trouve à l’origine du processus de délégitimation de toute figure d’autorité ou de toute personne en position de supériorité hiérarchique dans notre société. à commencer par les parents.»

La construction de la figure du chef

Parallèlement à ces tendances de fond, un autre phénomène historique a marqué le XXe siècle: la construction de la figure du «chef». «La fin du XIXe et la première moitié du XXe siècle ont été marquées par les discours sur le commandement, raconte Yves Cohen, historien, directeur d’études à l’école des hautes études en sciences sociales EHESS de Paris et auteur de Le siècle des chefs. Une histoire transnationale du commandement et de l’autorité. Ce mouvement peut être expliqué par l’affaiblissement des autorités traditionnelles comme l’aristocratie, mais aussi par l’irruption des nouveaux phénomènes de masse: grandes usines, guerres, culture et partis politiques de masse…» Dès la fin du XIXe siècle, le commandement devient un problème dans beaucoup de domaines et pour les sciences sociales. Il ne concerne pas seulement le grand chef, à la tête d’une entreprise ou d’une nation, mais aussi les innombrables échelons subalternes jugés indispensables au fonctionnement de toute organisation. Le succès phénoménal de l’ouvrage de Gustave Le Bon2Gustave Le Bon (1841- 1931) est un médecin, anthropologue et psychologue social français. Son livre Psychologie des foules, paru en 1895, représente une référence en psychologie sociale. Il y montre que le comportement d’une foule d’individus n’est pas le même que lorsque les individus raisonnent de manière isolée. Sa vision est que la foule va nécessairement vers le mal ou la violence et qu’elle a besoin d’un meneur pour l’organiser. Psychologie des foules, qui deviendra un best-seller mondial, symbolise cette préoccupation transnationale. «La figure du chef apparaît comme la solution à la crise perçue de l’autorité. Une psychologie internationale cherche à savoir quelles devraient être les qualités du chef, comment il pourrait mieux gérer ses subordonnés.»

Face à la critique de l’autorité, ce phénomène de hiérarchisation de la société et de préoccupation pour le commandement déclinera à la fin des années 1960. «Les grandes entreprises seront les premières à remettre en cause leurs hiérarchies, notamment dans le but de réveiller la ‘créativité’ des employés, analyse Yves Cohen. Elles se rendent compte que le commandement a un coût élevé, en termes d’administration ou de gestion des conflits.» L’historien note également l’importance des mouvements féministes: «Le chef du XXe siècle était conçu comme un homme blanc et son autorité masculine. Les mouvements de libération féminine vont remettre cette vision en cause.»

Au niveau politique, les choses mettront cependant du temps à évoluer. Si des mouvements anti-autoritaires existaient avant même le XXe, les organisations n’ont cessé de se hiérarchiser. Mai 68 représente l’un des premiers mouvements sans véritable chef. Mais c’est à partir du Printemps arabe en 2010 qu’on assistera à une salve de mouvements leaderless, qui poussent la logique plus loin. «Ces mouvements qui s’orientent totalement eux-mêmes partent souvent de questions de moindre importance: en 2013, on a vu des millions de Brésiliens descendre dans la rue pour protester contre la hausse des prix du transport, et la même chose en Turquie pour le refus de la privatisation du parc Gezi, affirme Yves Cohen. Plus récemment en France, les «gilets jaunes» participent à cette tendance. Ils refusent d’avoir des chefs et des porte-parole, même si les médias les choisissent à leur place.» Pour l’historien, ces mouvements correspondent à une réouverture des opportunités démocratiques: les personnes affirment leur «présence» dans la rue et ne souhaitent pas être représentées.

Le travail de la démocratie se retournerait-il contre elle?

Les mouvements leaderless représenteraient-ils l’aboutissement du processus démocratique? «Alexis de Tocqueville parlait déjà au XIXe du travail de la démocratie, rappelle Pierre Karila-Cohen. Il désignait une aspiration de plus en plus forte à l’égalité, hostile à la moindre forme de supériorité et donc à l’idée même d’autorité. Le problème, si l’on pousse cette logique jusqu’au bout, c’est qu’on en arrive à remettre en question toute forme d’autorité, y compris scientifique. Or la démocratie fonctionne avec la nomination de personnes à certaines fonctions en raison de leurs compétences. Cela devient problématique lorsque n’importe qui peut, en quelques secondes ou clics, remettre en question des théories scientifiques basées sur des années de recherche.»

Le «travail de la démocratie» pourrait-il se retourner contre elle en supprimant toute forme d’autorité? «Je ne crois pas que l’avenir soit dans la fin de l’autorité, conclut Yves Cohen. L’autorité de commandement est certes remise en cause, mais les autorités du savoir et du savoir-faire sont appelées à entrer en coopération horizontale les unes avec les autres.» Pour Jean-Pierre Lebrun, nous nous trouvons à un moment charnière, qui pourrait s’avérer «extraordinairement créateur ou au contraire catastrophique». L’abandon des formes d’autorités arbitraires est libérateur pour les individus. Mais le psychiatre souligne le risque lié au renoncement à toute forme d’autorité, notamment dans le domaine de l’éducation. Car la capacité des parents ou des institutions à dire «non» à l’enfant est essentielle pour l’aider à devenir un être humain. «L’humanité se construit dans la faculté à accepter la frustration, à renoncer à la jouissance. Car ma jouissance doit s’arrêter là où elle se heurte au respect de l’autre. Un adulte doit jouer ce rôle auprès d’un enfant. Si aucun ne s’engage à le faire, cela peut engendrer de nouvelles souffrances psychiques, voire de la violence.» La crise de l’autorité deviendrait alors une crise de l’humanité.


 

«Rien ne renforce autant l’autorité que le silence.» Léonard de Vinci


Définitions

Autorité

Du latin auctoritas, capacité de faire grandir, l’autorité est une notion qui comporte plusieurs significations dans la langue française. La plus courante est en lien avec le pouvoir de décider ou d’imposer ses volontés à autrui. Mais l’autorité désigne aussi l’ensemble des qualités par lesquelles quelqu’un s’impose à autrui ou, au pluriel, les représentants du pouvoir politique. Certains philosophes la décrivent comme une influence qui s’exerce sans recourir à la force, ni à la manipulation. Autour de ce terme existent des nuances, comme «faire autorité», «exercer l’autorité», «avoir de l’autorité» ou «incarner l’autorité».

Anti-autoritaire

Cet adjectif désigne les personnes, courants ou organisations hostiles à toute sujétion politique et intellectuelle. Il va souvent de pair avec un refus de l’état. Parmi les grands mouvements ant-iautoritaires, on peut citer l’anarchisme, le Mouvement du 22 Mars 1968 ou l’Internationale anti-autoritaire.

Autoritariste

Cet adjectif peut désigner un trait de caractère ou un régime politique qui cherche constamment à imposer son autorité, qui abuse de son autorité ou qui ne supporte pas la contradiction.

Désobéissance

Action ou habitude de désobéir, la désobéissance a longtemps eu mauvaise réputation, alors que son contraire, l’obéissance, était considéré comme la reine des vertus. Plusieurs philosophes en appellent désormais à désobéir, verbe qui constitue le titre du dernier ouvrage de Frédéric Gros, prônant «l’urgence qu’il y a aujourd’hui à réapprendre à désobéir».

Légitimité

La légitimité repose sur une autorité fondée sur des bases juridiques, éthiques ou morales. Elle permet d’obtenir le consentement des membres d’un groupe.

Pouvoir

Selon le politologue américain Robert A. Dahl (1915-2014), le pouvoir se définit comme la capacité pour A (soit un ou plusieurs individus) d’obtenir de B (un ou plusieurs individus) ce que B n’aurait pas fait sans l’intervention de A.


L’histoire du leadership

Depuis le début du XXe siècle, des psychologues, philosophes, socio­logues ou économistes tentent de définir ce qui fonde l’autorité. Ils n’ont jamais réussi à se mettre d’accord.

Les leadership studies sont nées aux états-Unis au début du XXe. Leur succès a été tel que, un siècle plus tard, pratiquement toutes les hautes écoles possèdent un département qui leur est dédié. Que cherche-t-on? Comment entraîner l’adhésion sans contraindre.

Parmi les principales théories du leadership, on peut mentionner celle «des traits», conçue dans les années 1930, qui entend repérer les traits de personnalité qui distinguent les leaders des autres. Elle sera mise à l’écart par d’autres approches se distanciant du leadership comme étant un don inné: motiver ou représenter le groupe font partie des compétences qui s’apprennent. Les années 1970 verront l’arrivée du leader «transactionnel», qui s’intéresse à ses subordonnés, leur délègue des responsabilités. Suivront le leader «transformationnel», mobilisant autour du changement, ou encore le leader «authentique», qui agit de façon cohérente avec ses valeurs.

«Ce qui est intéressant dans l’histoire des leadership studies, c’est l’énergie déployée pour définir les qualités des leaders, conclut Yves Cohen, historien. En plus d’un siècle d’efforts, on n’y est pas parvenu. Pourquoi continue-t-on? Parce que ce champ d’étude sert entre autres à confirmer aux futurs leaders qu’ils ont de bonnes raisons de se trouver à un échelon hiérarchique supérieur, puisqu’ils possèdent des qualités attestées par la science.»


Les couleurs des états

Les drapeaux nationaux ne sont pas conçus arbitrairement. Ils traduisent le message ou l’autorité d’un état. La vexillologie, l’étude des drapeaux, atteste que les étendards de nombreux pays présentent des similitudes. Les pays européens ont tendance à avoir des drapeaux tricolores, alors que les pays africains privilégient le vert. Les graphiques ci-dessous présentent, pour chaque continent, les couleurs dominantes des drapeaux nationaux.

TEXTE | Geneviève Ruiz infographie | Flag Stories, par Ferdio

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